lundi 10 juillet 2017

Des visages qui en disent long *** 1/2

Le temps estival ressemble à un grand amour qui nous transforme et nous indéfinit. La vie n'est plus la même, on se prend à souhaiter que la saison lumineuse ne finisse jamais. Ce serait comme dans les pays méditerranéens où l'abondance de soleil, la générosité de la nature, nous font oublier que le monde porte en lui ses drames et ses indignités. On parle du numéro 130 de la revue XYZ. La revue de la nouvelle. 

On aime les nouvelles, on ne s'est donc pas privée de se satisfaire à la lecture de ce collectif, dirigé par l'écrivain Jean-Paul Beaumier. On a droit à un thème peu usité, celui de la famille, fictive ou réelle, à partir de photographies, signées Anne-Marie Guérineau. Elles sont inspirantes et les écrivaines, écrivains invités n'ont pas manqué d'imagination. Tous ont pris la liberté de s'inventer un être familial qui aurait fait preuve d'originalité en se taillant une place prépondérante dans le sein  d'hommes et de femmes charriés dans le flot mouvant de leur existence. L'absence se fait mystère angoissant ou ludique. Le texte de Gaëtan Brulotte, Fierté de famille, ouvre judicieusement cet album de famille, en nous présentant une photo de groupe sur laquelle il se penche, confiant au lecteur avoir renié ces êtres issus d'un milieu modeste mais courageux. À l'âge ingrat de l'adolescence, qui n'en a pas fait autant, se créant des origines n'ayant aucun rapport avec sa propre réalité ? Tôt ou tard, après qu'un accident se soit produit, nous revenons de notre prétention affligeante avec remords... Christiane Lahaie, dans sa nouvelle, Il n'est pas venu, aborde la tristesse d'une petite fille qui, fêtant son anniversaire, attend la venue d'un homme qui ne viendra jamais. Catherine, déjà aux prises avec Godot, souffrira du manque de la présence d'un être qu'elle s'est peut-être inventé, qui sait ? Dans un texte bref, La chaise berçante, David Dorais invite le lecteur à suivre l'étrange parcours de Mortimer qui s'assied dans la chaise berçante du grand-père décédé, que personne n'occupe, sinon la contourne. L'enfant a une attirance morbide pour les choses hétéroclites, comme une « fenêtre carrée, opaque en permanence. » Il a un goût immodéré pour la mort... Enfant qui rejoint la fillette mal aimée de l'écrivaine Esther Croft, Béatrice, que, depuis sa naissance, sa mère supporte difficilement alors qu'elle aime ses autres filles, surtout son fils, dernier-né. Béatrice et la mère seront, toute leur vie, témoin et victime d'une indifférence inexplicable, parfois présente dans une fratrie. Il y a l'enfant préféré, pourquoi n'y aurait-il pas l'enfant délaissé parmi ses frères et sœurs, sans pour autant le détester ?

Un collectif aussi talentueux soit-il ne nous permet pas de nous attarder sur tous les textes rassemblés. On le regrette. Par manque de place mais aussi on laisse au lecteur le choix d'aller vers ce qui lui convient. Si la gravité l'emporte face à ces photographies, des auteurs ont privilégié l'humour et la jubilation. Hélène Rioux nous a emmenée vers un rêve prémonitoire, celui qu'elle se crée à partir d'une fausse Andalouse, Lola, qui, profitant de fêtes familiales, se montre, exubérante, dérangeant les tantes et les oncles sous ses accoutrements et son maquillage farfelus, outrageant une époque trop rigide. La jeune narratrice admire cette « cousine par alliance », elle veut lui ressembler, jusqu'au jour où le rêve s'effrite, cruel, au désarroi de la fillette. En quelques lignes, Christine Champagne met en scène une femme âgée, Célesta, constamment attendrie par le regard amoureux d'Émile, son cadet de tant d'années que l'évidence de leur relation saute aux yeux du lecteur avec un étonnant revirement. Une nouvelle signée Sylvie Massicotte nous a particulièrement touchée. La table de chevet. Une femme vient de perdre son mari, Stéphane. Aidée de ses deux adolescents, elle fait le tri de ses affaires personnelles. Elle se souvient avec regret de sa double vie que son mari n'a jamais détectée. Sa vie à lui a été terne, monotone. Le couple rangé, dans sa plus ennuyeuse expression. Les souvenirs de la narratrice affluent sans ne rien chambarder. Cependant, il reste à vider la table de chevet de Stéphane avant que les adolescents ne repartent chez eux... Une fiction qui, au premier abord, ne nous apprend rien de nouveau sur un couple uni depuis des décennies, dont la double vie de l'un n'inquiétait pas l'autre. Pourquoi se séparer quand, sous des apparences trompeuses, l'existence s'avère tranquille et sans risque ? Un récit intitulé Tu pars quand ? sous la plume de Jean-Paul Beaumier, épaissit le mystère existant dans de nombreuses familles ; mystère celé pour ne pas déroger aux réglementations du respect que nous devons à nos proches. La photographie nous montre le doux visage brun d'une jeune fille qui s'appelle Irène. C'est encore un vieil homme qui, sous le point de mourir, révèlera à son fils, attentif à son chevet, qui était Irène. Dans ce recueil, plusieurs auteurs se sont inspirés de l'agonie, du secret étouffé, d'une mise en scène existentielle illusoire qui s'appelle bonheur...

Dans la rubrique " Hors-frontières ", on a été sensible au texte de James Kirkup, écrivain anglais, auteur d'une œuvre prolifique. Sa nouvelle, Le maître du bonsaï, dépeint à travers la démarche d'un vieux Japonais retraité, la création discutable des bonsaïs, arbres miniatures, métaphore étouffante des pieds bandés des Japonaises. On lit entre les lignes la répulsion de James Kirkup pour ce procédé inhumain, considérant les arbres telles des entités vivantes que nous devons laisser se développer comme n'importe quel autre végétal.  Si une fiction très simple souligne l'indignation du narrateur, elle sert de prétexte à une " chute " inattendue, particulière au genre de la nouvelle.

Voici un numéro XYZ très soigné, oscillant entre le grave et le divertissement, qu'impose une panoplie d'écrivains aguerris à l'écriture, la majorité faisant partie du collectif de la rédaction. On ne pouvait donc être happée par une quelconque déception ou par une sensation de manque ou d'inachèvement face à ces magnifiques photographies. On a lu ce recueil, entourée d'arbres et de verdure, de fleurs sauvages. On suggère aux nombreux lecteurs de la revue de se réfugier dans un décor champêtre pour savourer ces douze fictions autant délectables les unes que les autres...


XYZ. La Revue de la nouvelle
Numéro 130, piloté par Jean-Paul Beaumier
Montréal, 2017, 102 pages

lundi 12 juin 2017

Vivre et mourir jeune *** 1/2

Le plaisir d'échanger le sel de la vie avec des êtres qui nous ressemblent et qui demandent peu à l'existence, s'avère une joie jamais démentie. Partager des mots, mais surtout des silences complices qui évitent de trahir la pensée ne correspondant pas toujours à la parole traduite. On est si vite découragée par ceux et celles qui redondent, loin de toute originalité. On parle du roman de Valérie Forgues, Janvier tous les jours.

Janvier n'est pas ici le premier mois de l'année mais le prénom d'un homme de trente-deux ans, décédé d'insuffisance cardiaque due à une malformation coronaire. Il a été l'ami d'enfance et le seul amour de la jeune narratrice, Anaïs, qui se remémore son deuil, elle qui a toujours refusé de prononcer le nom de la maladie de son ami, la camoufle sous la joliesse d'une plante aquatique. Janvier vit au Château avec sa tante Noëlla, maison dont héritera Anaïs quand il ne sera plus de ce monde. Entretemps, la jeune femme aura rompu avec Ovide avec qui elle vivait depuis trois ans, aura connu le déni, puis fui dans un village français, proche de la région parisienne, qui lui permettra de faire le point. Elle a besoin de dépaysement, de miroirs qui ne se présenteront pas à elle, chacun des pensionnaires, peu nombreux, de la maison de Lili, ayant trouvé là un refuge où l'écriture a plein droit. La Seine coule, les journées, les nuits aussi, sans qu'Anaïs ne soit parvenue à se soustraire à sa souffrance qu'elle entretient, refusant de la confier à Lili qui a compris que sa pensionnaire était submergée par plus fort qu'elle, malaise dont elle ne veut pas se libérer. Un jour, passe Philippe, le facteur du village qui sonne à la porte. Anaïs lui ouvrira, ce sera un coup de foudre réciproque, qui mettra plusieurs jours avant de se concrétiser. De cette passade amoureuse, elle se persuadera que Janvier s'est éloigné, sa voix en elle lui suffit.

Les détails de la vie quotidienne hante le récit, écrit dans un style hachuré, comme porté par les sanglots étouffés d'Anaïs. De temps à autre, il est question des pensionnaires. Alejandro qui ne parvient pas à écrire son livre, qui fait de longues marches avec Elena. Kwann, le mari de Lili, de Lili elle-même. Chacun est un personnage que semble s'inventer la narratrice, lui offrant une image fausse de ce qu'elle est véritablement. Le roman s'écrit dans la douleur, oscillant entre son deuil refoulé, son désir de Philippe, qui se manifestera lors d'une fête populaire. Anaïs vit d'excès, tant dans ses lectures que dans ses relations avec les protagonistes, qui peuplent son petit univers provisoire. Du roman qu'elle écrit, nous savons peu. Quand Anaïs évoquera cette période exacerbée, le roman, duquel elle se désintéresse, sera édité à Québec. Avant ce retour dans la maison de Janvier, elle aura été jusqu'au bout de ses délires, de ses passions. De ses acceptations. Philippe sera le moteur de ces non-retours culminants quand il lui remettra un colis rempli de ses écrits d'enfant et de jeune femme. Lettres gribouillées, adressées à Janvier. Il y a toujours un élément déclencheur qui nous met au pied du mur, il est impossible de lui échapper. Ce que comprendra Anaïs un soir d'automne. Elle sublimera, lucide et désespérée, des mois de rejet, pensant les avoir camouflés solidement dans son être, alors qu'ils mûrissaient, surgissaient à tout moment, telle une gifle de laquelle elle se serait protégée d'un geste superflu, d'une parole futile. Tout est ainsi dans cette fiction, griffée d'extraits de livres, tailladée d'une écriture instinctive. Saccadée de replis intérieurs que la narratrice compense par de menus travaux domestiques, ne voulant pas perdre de vue la simplicité du temps qui ne reviendra plus, écoutant sans les mettre à profit les mots salvateurs de Lili, comme ceux de rassurer Noëlla, de retourner au Château, son lieu de repères.

Ce roman de Valérie Forgues assaille le lecteur de sa réalité sensible, d'une connivence perçue après que le drame d'Anaïs nous a bouleversée, confiné dans une bulle où hommes et femmes font preuve de ténacité, l'ampleur du quotidien se limitant à l'importance qui lui est donné. Pouvons-nous concevoir ce qui n'existe que dans la fiction ou devons-nous, un jour ou l'autre, suspendre nos autodéfenses pour les renforcer de nos convictions, s'il est possible d'en avoir ? L'écrivaine nous apporte une réponse que nous captons à travers un style incisif, soutenu par un vagabondage extrême entre la passion de vivre et d'aimer, le refus de mourir dans la représentation de soi, de se contempler dans des prismes inexistants.


Janvier tous les jours, Valérie Forgues
Éditions du Septentrion, collection Hamac
Québec, 2007, 155 pages

lundi 5 juin 2017

Immigrer entre rêve et réalité ***

Vieillir n'est pas si grave quand, sur notre ventre, une pile de livres nous rappelle à notre labeur. Il n'est pas dit que les livres et les manuscrits qu'on révise auront raison de notre amour inconditionnel pour la littérature francophone. Celle-ci ouvre notre esprit sur tous les pays du monde, enchante lecteurs et lectrices qui, de temps à autre, nous font savoir leur contentement de nous lire. On parle du récit d'Alina Dumitrescu, Le cimetière des abeilles. 

Avec ce témoignage, l'écrivaine remet en question le problème identitaire, particulier à celui ou celle qui s'exile pour des raisons bien souvent socio-politiques. Est-ce un choix délibéré ? Pas toujours. Comme un couple qui ne sait plus où il en est, une lassitude s'installe malgré sa volonté de vouloir continuer ensemble. Il en est de même pour un pays, nous ne nous séparons pas d'un être ou d'un lieu sans souhaiter que la vie, pour le mieux, continue. Alina Dumitrescu qui, sous le régime totalitaire de Nicolæ Ceausescu, vivait dans sa campagne roumaine avec sa famille protestante, nous incite à user de cette image convenue. Un goût de la France et de la langue française coulait dans ses veines, écrit-elle. Elle ne résistera pas à ce privilège, profitant que son frère se soit exilé avant elle. Bien sûr, il y a la part de rêve qui donne le courage de fuir, même si nous savons que les rêves s'acheminent, au matin, vers le vide. Le désir de s'évader reste le plus fort, tant pis pour la déception envers le pays convoité. Les premières années à Paris ont une odeur de lessive qui s'infiltre au rythme des coquerelles qu'elle écrase la nuit, pour ne pas que son enfant se rende compte de l'aléatoire qui gruge l'enfance et la blesse. Il est loin le bourdonnement des abeilles de la Roumanie, où la narratrice cachait ses trésors interdits dans les ruches. Il est loin aussi le piano à queue, autre refuge discret pour enfouir les trésors de l'adolescence. Chevauchent des souvenirs mortifères : des enfants qui enterrent toutes sortes d'insectes, une poupée et aussi un chien crevé. Révélation d'un futur qui ne sera pas de hasard, ni dénué de réalisme, les démarches administratives de l'émigration s'avérant humiliantes. La narratrice n'épargne aucun méfait au lecteur quand elle se remémore des fonctionnaires alcooliques, lui imposant des formalités absurdes, eux, se targuant d'un pouvoir de pacotille qui leur permet d'exiger un troc sordide, tels les effets personnels de la jeune femme, qui éprouve la sensation impuissante d'être volée, en échange d'un passeport formulé en trois langues.

La langue est le fil conducteur de ce récit troublant, oscillant entre l'imaginaire et la réalité. Il faut s'adapter à un monde inconnu, enrubanné d'un mystère trompeur. Lente distanciation qui dissout la personnalité même de celui ou de celle qui doit se plier aux contraintes d'un pays qui n'est pas encore le sien, remiser loin de soi les attractions du pays de l'enfance et de l'adolescence. On n'émigre pas sans tenir les doigts serrés autour de ce qui se dénoue, soit les années passées à souhaiter autre chose qui nous convient davantage. En lisant ce témoignage, on a souvent eu l'impression d'entrer dans le feutrage de lieux acquis à force de convictions mais aussi d'amertume, pour ne pas dire de déconvenue. La langue maternelle s'efface lentement, surtout quand l'enfant témoigne de son incapacité à suivre les directives d'une mère qui transmet l'écho d'une ascendance désormais fragilisée, ombrée par un présent s'empêtrant dans les vestiges d'un ailleurs devenu inexistant. L'auteure ne manque pas de nous faire part des exigences que nous devons à nos semblables, et à soi-même, quand le pays d'accueil nous reçoit chaleureusement. Un prix fort est toujours à payer quand il s'agit de s'inventer une liberté qui n'appartient qu'à soi, celle des autres ayant un relent de méfiance. Ce qui importe est de rester un laps de temps indéterminé, ce que l'immigrant ignore, dans le nouveau pays, pour acquérir une identité un peu bancale mais honorable.

Témoignage émouvant, sensible, que le récit d'Alina Dumitrescu. Des fresques d'acceptation, de doutes, de révolte, traversent l'écriture, forgeant des plans séquentiels. Soutenus par l'humour et la gravité, ils nous enseignent que l'adoption, d'un pays ou d'un être, n'est jamais tout à fait délibérée. Mais qui devenons-nous si nous devenons quelqu'un d'autre ? Un troisième individu se tournant de temps à autre vers les deux autres, le natif et l'adopté. Qui détient la vérité, le rêve s'étant effrité au long du parcours ? La réponse se trouve peut-être dans les activités accomplies, l'écrivaine vivant depuis vingt-huit ans au Québec.


Le cimetière des abeilles, Alina Dumitrescu
Éditions Triptyque, Montréal, 2016, 190 pages

lundi 29 mai 2017

Refaire un univers quand le nôtre est las de tout *** 1/2

Le prétexte idéal pour ne contrarier personne, nous assure N. en souriant, c'est de mettre l'accent sur le temps qu'il fait. La météo fait l'objet de récriminations ou d'éloges, elle fâche ou ravit. Pendant ce laps de temps à rester neutre, les humeurs changent : ce qui passionnait plus tôt ou inversement, s'est réduit à des considérations sans importance et, surtout, sans aucun intérêt. On commente le premier roman de Sébastien La Rocque, Un parc pour les vivants.

Divisé en trois parties, le récit nous fait entrer à petits pas dans l'univers désenchanté d'une fratrie composée de Marie, Michel et Thomas. Ils ne sont plus tout à fait jeunes, quarantenaires suffisamment lucides pour remettre leur vie en question, comme s'il était encore temps de recommencer sur des bases différentes. Nous pourrions les qualifier d'irresponsables si quelque chose de plus grave, d'innommable peut-être, ne les rongeait en leur intérieur, le vertige de vivre bousculant leurs convictions acquises durant une jeunesse semblable à bien d'autres. L'atmosphère hivernale convient à cette histoire, accentue le malaise régnant, la neige camouflant le désarroi qu'ils laissent rarement percevoir. Deux personnages s'agitent en parallèle, leur ami Mathieu, et le vieil antiquaire, Marin. Nous suivons les protagonistes durant un laps de temps nécessaire à se ressaisir, décider d'un hypothétique avenir, si avenir il y a, pendant qu'ils se posent, tels des équilibristes mal préparés, sur le fil fragile d'une précarité existentielle. En dessous, il y a le vide qui ne cesse de les attirer, chemin chaotique préférable à la monotonie des années passées sur une route lisse et sans horizon.

Marie est mariée, mère de famille, elle ne travaille pas à l'extérieur de chez elle, elle élève ses enfants. Elle dort peu, la nuit elle écrit et analyse ses rêves. Elle est minée par une angoisse maladive due aux occupations quotidiennes qu'elle doit gérer, sans pour autant l'exclure du fourmillement d'une réalité à laquelle elle ne peut échapper. Michel, professeur de littérature en sabbatique, vit dans son grand condo rempli de livres, ne se satisfait pas de ses connaissances, ni des colloques qu'il fuit après les avoir assidûment fréquentés. Thomas exerce des boulots mineurs, ne sait plus s'en contenter, décide de partir à l'aventure, droit devant lui. Mathieu, l'ami de la famille, a été licencié de son entreprise, il n'a d'autre but que de rendre visite à son père qui agonise à l'hôpital. Sa femme est universitaire, peu soucieuse des préoccupations de son mari, diagnostiqué dépressif par son médecin. Marin, qui n'est pas sans nous rappeler Paul Léautaud avec ses nombreux chats et sa demeure brinquebalante, comblée de meubles et d'objets hétéroclites, évoque, avec une nostalgie légitime, l'époque où les gens appréciaient les meubles et objets de qualité. Ces individus se recoupent, ancrés dans un présent aléatoire, recherchant des présences féminines, rencontrées dans des circonstances hasardeuses, qui les rendront peut-être à eux-mêmes. Mathieu a rêvé qu'il frappait une femme, comme pour exorciser un mal étrange qui l'atterre, celui de la méconnaissance de soi. Thomas, fidèle à ce qu'il représente d'instabilité, plongera sans hésitation dans un hiver particulier, sous le signe d'un amour qui se révèlera durant une nuit de solitude. Chacun devient ce qu'il aurait dû être au commencement de tout, renonçant à se détourner d'une possible défaite. Et surtout d'une tricherie qui les aveugle.

Sébastien La Rocque, fils de l'écrivain Gilbert La Rocque, décédé en 1984, nous offre un premier roman grinçant, où l'imaginaire s'amalgame à plusieurs situations, celles que recherchent ses personnages en proie à un courant moderne, exaltés par un désir d'abandon et de redécouvertes, le dernier souffle s'avérant le plus oppressant quand il s'agit de mourir pour renaître. C'est aussi dénoncer les modes du superflu, du jetable, de l'éphémère. De l'infinité de l'altérité quand nous ne possédons plus grand-chose, plus rien à combattre. Roman universel qui nous a touchée par ce qu'il contient de fragile, de froissable, ce vide contre lequel l'écrivain s'insurge, faisant remonter à la surface d'eaux troubles, des pépites qui ne sont plus d'or mais plombées d'artefacts consommatoires, nous certifiant l'inutilité de s'illusionner sur quoi que ce soit. Certes, il y a des semblants de miracles qui feront office de vérité : Thomas, faillible, se dirigeant droit devant lui, se débat contre de vieux démons, ne pensant plus qu'à se vautrer dans les bras d'un amour improbable.

Si le récit, lumineux malgré ses sombres apparences, nous a séduite par son intelligence réaliste, son affront ironique, marqués de métaphores à peine effleurées, on a relevé une poésie satirique, fleurant le bois et ses souches, passerelle inévitable disculpant les méfaits d'une microsociété qui ne fait que piétiner sur un chemin épineux, ne se rendant pas très bien compte que n'existe aucune porte de secours. Une fratrie et ses acolytes qui font une pause parce que essoufflés de s'être attardés aux abords d'un parc fait pour les vivants et non pour ceux, évanescents, que le rêve gouverne et déchire. Des escamoteurs qui n'ont pas leur place dans notre univers matérialiste...


Un parc pour les vivants, Sébastien La Rocque
Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2017, 183 pages


lundi 15 mai 2017

La mort d'un homme et ses embrouilles *** 1/2

À soixante-dix-neuf ans, il nous dit sereinement que n'ayant plus aucun désir, il attend que la mort l'emporte. On est triste pour cet homme, et ami, qui a démontré durant son existence un anticonformisme peu commun, une intelligence au-delà de tout soupçon. Sans famille, sans enfants, son dernier compagnon lui a fait faux bond. Son vieux chien vient de lui tirer sa révérence. On a lu le dernier roman de Max Férandon, Hors saison.

Auteur de qui on a savouré les deux précédents romans. Un humour subtil se propage à travers ses histoires, souvent abracadabrantes mais tellement réalistes que nous pouvons qu'y adhérer, sans nous interroger. Ce troisième opus de Férandon n'échappe pas à notre plaisir de lecture, comme on l'a toujours ressenti en nous attardant à ses personnages, catapultés dans des aventures qui ne manquent pas de sel. Ni de sucre, la douceur minimisant les dégâts que parfois les humains occasionnent, nous ne savons quel maléfice les hante. Ici, tout commence par la mort de Jacques Jodoin, préposé à l'entretien de nuit Au Bonheur de Noël, magasin où se vendent des articles disparates pour décorer les sapins, et d'autres artéfacts qui laissent supposer que Noël dure toute l'année. Si la mort n'était pas aussi triste et définitive, on s'en réjouirait, ce décès nous ayant fait découvrir quelques êtres loufoques et cocasses, habités de leurs démons intérieurs, invisibles. D'abord entre en scène Laurie-Ann, décoratrice depuis cinq ans du magasin, mère d'une fillette de six ans. C'est elle qui, un matin, arrivant au travail, découvre le cadavre de Jodoin. Elle l'aimait bien, il était un peu amoureux d'elle, c'était un malhabile romanesque. Puis intervient Marina Duhaime, lieutenante des enquêtes spéciales, femme énergique, autoritaire, qui a plus de « couilles que la majorité de ses collègues qui n'en ont plus. » Déroutée par cette mort inexplicable, elle se liera à un célèbre cuisinier, Antoine Paradis, reconverti dans la création des repas d'avion. Harcelé par un critique culinaire qui agira dans l'ombre, dissimulant par ce biais un handicap physique. Au cours d'une autre vie, le cuisinier a très bien connu Jacques Jodoin, confie-t-il à l'inspectrice. Celle-ci, non sans ironie, acceptera de l'entendre et même de le consulter pour dénouer cette affaire louche et surprenante, personne ne soupçonnant quelque mystère malveillant entachant la vie de cet homme discret et taciturne. Pourtant, plus nous pénétrons dans cette fiction édifiante, plus se décantent les rêves douteux de tout un chacun. Sinon leur réalité grinçante tellement semblable à la nôtre. Leurs agissements inexplicables. Une histoire d'argent, comme il se doit, un souterrain creusé sous une librairie d'occasion, gérée par un vieil homme malicieux, mettra au jour bien des péripéties, ignorées par les uns, soupçonnées par les autres.

Le récit réjouissant, si plaisant à lire, se déroule à Québec, en octobre. Ville où réside l'auteur, qui nous décrit, poétiquement, les lieux où le décès de Jacques Jodoin prend ses collègues et amis par surprise. Luc Landry, patron du Bonheur de Noël, se serait bien passé de ce drame, lui qui n'aspire qu'à vendre ses produits qu'il achète à bon marché aux États-Unis. Ses ouvriers — ses lutins — qui travaillent à l'entrepôt, s'avèrent des figures marginales au passé inavoué, sans oublier les sœurs jumelles, soudées comme un coquillage à son rocher. Derrière des airs innocents — mais qui n'en use pas ? —, elles tremperont dans cette histoire de tunnel qui donne accès à une pièce inoccupée de la banque voisine. Suspense et humour composent ce roman magnifiquement écrit, l'auteur privilégiant une écriture impressionniste, teintée de dramatiques déboires, qui ont déterminé le rôle de chaque protagoniste. On a aimé le peu de sérieux que le défunt, une fois enterré, inspire à la démarche de l'écrivain, loin de toute prétention à renouveler le genre du polar. Décédé, Jodoin ne rameute personne. S'actionne dans son sillage, une poignée d'hommes et de femmes suffisamment responsables pour prendre en main leur propre existence. Grâce à la ténacité entêtée de Marina Duhaime, au nez fin d'Antoine Paradis, qui révèlera au lecteur le secret d'une omelette raffinée, la mort de Jacques Jodoin sera élucidée. Comme dans tout polar qui se respecte, il y a des coupables que la lieutenante Duhaime s'empressera d'embarquer pour le bien-être de ce petit univers original. L'histoire se clôt avec émotion sur le fleuve Saint-Laurent qui, lui, continue son périple, se moquant des humains, de leurs tentations auxquelles ils finissent par céder, pour se soustraire à leur attirance. À ce sujet, on pense à la citation d'Oscar Wilde que Max Férandon ne doit pas dédaigner...


Hors saison, Max Férandon
Éditions Alto, Québec, 2017, 176 pages


lundi 1 mai 2017

Des histoires qui n'en sont pas tout à fait *** 1/2

Nous apercevant le matin sur Facebook, on nous demande si ce réseau social nous intéresse. On répond qu'on est là pour valoriser la publication de nos critiques, de manière à ce que chacun en profite, auteurs et lecteurs. À part quelques personnes qu'on estime et qu'on salue par un éventuel commentaire, on n'ouvre peu souvent des pages et des pages aux propos ou images amusants. On commente le livre de Jean-Pierre April, Histoires centricoises.

Ce ne sont pas des nouvelles, ni des chroniques, encore moins un roman. Des auteurs nous enchantent en écrivant sobrement, ou en retranscrivant des histoires anciennes, plus ou moins fictives, plus ou moins réelles. Aucune ambition littéraire n'enrichit ces contes, mais une couche d'humour ou de nostalgie, sur fond de vérité, les actualisent alors qu'ils se sont déroulés, il y a longtemps, la mémoire les guidant en notre décennie pour, peut-être, nous rappeler que les humains souffrent de mêmes travers, jouissent de mêmes vertus. Nous n'avons qu'à nous laisser bercer par les agissements de personnages qui, aujourd'hui, se dressent, tels d'encombrants fantômes, chaque fois que nous tournons les pages, évoquant quelques-unes de leurs péripéties.


C'est le cas du livre de l'écrivain aguerri Jean-Pierre April qui, dans un ouvrage précédent, nous avait réjouie de par sa teneur aux relents mélancoliques. Le passé n'est-il pas empreint d'un moment de répit qui ne se renouvellera jamais quand le temps est venu de le soustraire à la poussière de l'oubli ? Ici, sept fables, frôlant le fantastique, entraînent le lecteur vers de fantaisistes destinations, comme la première, Mémère Thibodeau monte au ciel. La vieille femme, entourée de ses nombreux enfants et petits-enfants, n'en finit pas d'agoniser. Son petit-fils, Ti-Pierre, une dizaine d'années, fatigué, se réfugie sans le savoir dans « la pièce à viande froide ». Quelle n'est pas sa surprise, quand il « trébuche sur un grand coffre de bois », d'y retrouver le corps congelé de sa grand-mère. Alors, un dialogue s'établit entre la vieille femme et l'enfant. Elle, rêve de paradis, lui, d'un bicycle. Leur âme, s'évaporant de leur corps épuisé, accomplira un miracle, avant un retour surprenant auprès de la famille, toujours à l'affût de la mort de la grand-mère... Le deuxième récit, émouvant et grinçant, titré Dans le garage, nous plonge dans l'éternel conflit de l'homme pervers, attiré par une adolescente. La jolie Mélanie servira de monnaie d'échange entre son père, entrepreneur, et l'un de ses employés. Le pot aux roses sera découvert par le jeune fils de ce dernier : il n'oubliera pas ce qui s'est déroulé sous ses yeux. Trente ans plus tard, il a renié son père mourant qui, lui, a trahi sa famille et, surtout, a tué l'admiration juvénile qu'enfant il lui vouait.

Si ces deux histoires, on ne peut parler de fiction, donnent le ton du livre, le récit le plus fascinant tant par sa teneur que par ses protagonistes, s'intitule Retrouvailles à Victo. Des décennies plus tard, un homme retrouve une jeune fille qu'il a aimée pendant son adolescence. Entretemps, la jeune fille, Gloria, s'est mariée et un terrible accident l'a handicapée. Avec la connivence de son mari, elle désire que son ancien amoureux l'emporte dans un lieu précis où, autrefois, sous un pommier, ils s'étaient promis un avenir fabuleux. À la suite d'une soirée bien arrosée, Gloria, entrainant son ami sous le pommier, réalisera un rêve étrange et combien érotique. Le fantastique des corps transcende la relation des deux amants, pudiquement dépeinte et portée à son paroxysme grâce au style dépouillé, délicieusement poétique de Jean-Pierre April. Aucune moralité n'ombrage le récit quand, au matin, pour savourer le souhait enfin réalisé de Gloria, tous les trois s'endorment dans le lit conjugal.

Jusque dans le plus dramatique des récits, l'humour se faufile, sauvegardant l'intégrité de ces êtres soumis à des évènements parfois improbables, parfois réalistes. Les années passent, révélant au lecteur une faille dans le cheminement de plusieurs personnages. Le passé, s'inscrivant dans un présent auquel nul n'échappe, rebondit, ses contours lissés par l'écoulement du temps, comme quoi les angles de toute chose, méritent, non le pardon, mais l'indulgence de l'âme. Dans ces narrations, l'âme intervient, réparatrice inspirée des battements du cœur quand il cogne fort dans sa cage charnelle.

On a lu avec délices ces balades dans la vie meurtrie d'hommes, de femmes et d'enfants, imbibés de leur expérience juvénile ou mature. L'impression demeure qu'il était plus simple, en ces années révolues, de supporter ses rancœurs indigestes, de leur faire face, comme si pardonner ou pas se résumait à marcher dans les pas de l'autre sans les effacer pour autant. Histoires universelles parce que propres à l'humain et à son intolérable misère mentale, à sa faculté inébranlable de voir plus loin, patientant, fataliste obligé, que son univers s'étoile d'extravagantes éclaircies.


Histoires centricoises, Jean-Pierre April
Éditions Septentrion, collection Hamac
Québec, 2017, 165 pages

mardi 18 avril 2017

Une maison d'édition en pièces détachées *** 1/2

Le soir, avant de nous endormir, on réfléchit à un thème qui conviendrait à notre introduction. On s'endort, la nuit devient opaque, les ombres s'épaississent, les rêves nous assaillent. Les heures silencieuses nous reposent. Puis, nous réveillant à l'aube, ce qui nous semblait délicieux la veille n'est plus que mots insipides, fades et inutiles. Vanité de la pensée. On commente le deuxième roman de Claude Brisebois, Sous couverture. 

Si la littérature romanesque détient plusieurs rôles, il est de bon ton qu'elle soit parfois divertissante. Même si on fréquente peu le genre, quand il est bien ficelé, on se laisse aller avec plaisir, en la compagnie de personnages qu'il faut prendre au premier degré. Ce qu'on a ressenti en lisant le roman de cette écrivaine qui, avec une histoire rocambolesque, nous tient en haleine du début à la fin de la cinq cent douzième page. On la résume, on ne peut en dévoiler l'intrigue au complet, ce qui serait impossible dans notre peu d'espace accordé à une critique, et qui serait insupportable au lecteur qui n'en demande pas tant de notre part. Jérémie Martin, jeune quarantenaire, brocanteur mais aussi antiquaire, deviendra le propriétaire d'un vieux meuble acquis dans une ferme, don d'un héritage familial. Le meuble renfermera un secret pour le moins inattendu. Alors qu'il l'a démonté pour le rénover, dans un tiroir scellé, Jérémie découvrira des documents révélant l'existence d'une maison d'édition clandestine, qui, au Québec, aurait eu son heure de gloire dans les années cinquante. Plusieurs livres y auraient été publiés, mais où sont-ils aujourd'hui ? Que sont devenus leurs auteurs ? C'est là que l'enquête de Jérémie commence avec l'aide de son assistante efficace, mais terriblement émotive, Solange Généreux, trentenaire. Comme souvent dans ces histoires à saveur de fables, de nombreux personnages s'y démènent, compliquant la tâche de protagonistes bien intentionnés, reconstituant, ici, la trame d'une maison d'édition québécoise condamnée à sa fermeture, ses œuvres jugées trop audacieuses ayant été censurées par l'État et l'Église. Le gouvernement de Maurice Duplessis pesant de tout son poids néfaste. L'éditrice, Élisabeth de Chavigny, Française émigrée au Québec, amie de Jean Cocteau, après avoir entrepris cette fabuleuse aventure mourra dans son manoir, seule, malade, désespérée de son échec.

La partie la plus captivante du roman, c'est quand l'auteure dépeint, pièces à conviction dans les mains de Jérémie et dans d'autres, suspicieuses, de quelle manière archaïque se fabriquait un livre avec le matériel désuet de l'époque. Bien sûr, ceci nous est raconté en alternance avec des intrigues combinatoires, qui conduiront Solange en France pour y chercher dans les dires de leurs familles, d'improbables écrivains ayant publié et séjourné dans la maison d'édition d'Élisabeth de Chavigny, Sous couverture. Solange ira de surprise en surprise, ne s'attendant pas, entre autres épatements, à éprouver une passion passagère pour un neveu de l'éditrice, cinquantenaire, séducteur et charmeur, qui mettra le cœur de Solange à rude épreuve, malgré son amour pour son patron, Jérémie Martin. Si elle cède à son attirance pour le bellâtre, elle n'en reste pas moins lucide et professionnelle. Son retour au Québec sera placé sous le signe des retrouvailles heureuses avec Jérémie. Entretemps, bien des événements se seront déroulés, plus ou moins embrouillés, d'étranges personnages interviendront, comme un vieil antiquaire jouant au chat et à la souris avec Jérémie. Une femme rébarbative qui, pour l'honneur de la famille, refuse de céder le livre écrit par son père. Du suspense bien dosé, des randonnées dans une ferme où l'entre-toit se révèle une cachette imprévisible. Une auteure, ayant publié sous un pseudonyme masculin, compliquera l'enquête du brocanteur et de son assistante. La venue inopinée du neveu, mettant à nouveau le cœur de Solange en émoi. Le récit rebondit sans jamais lasser le lecteur. Nous y trouvons matière suffisante à intéresser celui ou celle qui veut entrer dans une histoire plutôt amusante, mais qui aurait gagné à être resserrée, certains détails étant absolument inutiles, le genre méritant aussi sa part de non-dits.

Roman efficace et réjouissant, à lire l'été ou durant un week-end désœuvré. Ou encore durant une journée printanière pluvieuse. On reconnait que l'auteure, Claude Brisebois, a du souffle. Nullement, au cours de notre lecture, on n'a ressenti un creux de vague d'où il faut remonter avec détermination et talent. On recommande cette fiction pour la légèreté du propos, mais aussi pour se rendre compte à quel point fabriquer un livre a évolué, si l'être humain, lui, est resté fidèle à ce qu'il a toujours été. Vulnérable et faillible sous des dehors placides.


Sous couverture, Claude Brisebois
Éditions Druide, collection « Écarts »
Montréal, 2017, 512 pages

lundi 3 avril 2017

Des jumeaux à l'âme atrophiée *** 1/2

Des livres. On en mange, on en boit, on en digère, on en vomit. On en donne, on n'en vend surtout pas. Les livres sont des envahisseurs qui, comme les chats, vivent leur vie sans se préoccuper de notre présence. Sans les livres, sans les chats, notre vie serait incomplète. Les deux sont complices, ils se permettent des outrances qu'on ne tolérerait de personne. On parle du premier roman de Marie-Hélène Larochelle, Daniil et Vanya.

Ces derniers mois, on s'est lassée des premiers romans. On y a trouvé que des états d'âme décortiqués par de jeunes narratrices qui, bien souvent, nous ont découragée par la banalité répétée de propos convenus. Faut-il faire de la littérature de tout et de rien, surtout de rien ? On en doute. On aime les livres audacieux, menés par des auteurs dont on devine qu'ils iront plus loin. Vers une maturité qui se manifestera au fur et à mesure que les livres s'écriront. C'est donc avec hésitation qu'on a ouvert le premier livre de Marie-Hélène Larochelle, déjà prête à ne lui accorder qu'une lecture distraite. Mais la surprise a été belle, on s'est laissée emporter par les déboires d'un jeune couple qui a adopté des jumeaux, d'origine russe. Daniil et Vanya. Elle, Emma, a dû interrompre une grossesse avancée qui ne lui permet plus d'espérer un deuxième enfant. Son mari, Gregory, désire fonder une famille. Tous les deux sont designers, leur petite compagnie fonctionne à merveille. Responsables, ils ont les moyens financiers d'élever plusieurs enfants.

Dès le voyage d'Emma et de Gregory en Russie, le mystère s'instaure. S'insère dans tous les chapitres, captivant le lecteur, lui donnant l'envie de poursuivre l'aventure de ce jeune couple aux prises avec l'administration russe, bizarrement expéditive en une telle circonstance. Sans chaleur humaine, les jumeaux sont remis aux futurs parents, ne sachant pas ce qui leur arrive. Ils ont seulement quelques mois, insensibles à la joie que partagent Emma et Gregory de se retrouver avec deux enfants alors qu'ils désiraient n'en adopter qu'un... Le voyage dans l'avion, qui les ramène tous les quatre à Toronto, sera perturbé par les pleurs douloureux des jumeaux. À l'hôpital, où ils seront examinés, sera décelé un inexplicable symptôme, révélateur de l'attitude des bébés au départ de la Russie. Emma réalisera très vite que ses garçons ne l'aiment pas, ils n'aiment personne, se suffisent à eux-mêmes. Se ressemblent-ils, nous ne savons trop. Une intense complicité les unit, un attachement viscéral les sépare des adultes, les évènements extérieurs les indiffèrent. L'enfance se maintiendra dans des conditions déconcertantes, ce que ne comprennent pas toujours leurs parents adoptifs. Les enfants s'adaptent mal à ceux de leur âge, au point qu'Emma se fera leur institutrice, refusant de les envoyer à l'école. Intelligents, Daniil et Vanya ingurgitent sans restriction les cours préparés par une mère qui a abandonné sa carrière pour se consacrer à ces deux garçons atypiques. Jusqu'au jour — on est souvent tentée d'utiliser ce terme justifiant la méfiance du lecteur —, jusqu'au jour donc où les enfants, devant se présenter à un examen officiel dans une école, refusent catégoriquement de poursuivre leur éducation solitaire en tête-à-tête avec leur mère qui se fait, il nous faut en convenir, de plus en plus étouffante.

Sous des dehors affables mais rébarbatifs, Daniil et Vanya vivent leur histoire sans ne jamais manifester un brin d'affection envers Gregory et Emma. Ils fuguent, s'isolent dans des lieux insalubres où personne ne peut les retrouver, où personne ne se doute de leurs premiers méfaits. Gregory et Emma reconnaissent que les jumeaux ont un comportement inquiétant, mais chacun, assisté de l'autre, se réfugie dans un déni sournois qui s'avérera catastrophique. Qui sont ces deux adolescents prétendument jumeaux, que savons-nous de leurs parents biologiques ? Pas grand-chose. C'est le médecin de famille de Gregory et d'Emma qui éclaircira bien des mystères qu'Emma, maladivement émotive, jusqu'à la fin, se refusera d'assumer. Cette fin se révélant inévitable.

Faillite du couple, échec d'une adoption hasardeuse. Blessures de part et d'autre, parents et enfants ont joué un rôle qui leur était fatalement attribué. Les uns, prédateurs, les autres, proies. Tous, victimes. Ce roman bouscule les meilleures intentions, remet en cause l'adoption d'enfants desquels, mentalement, émotivement, nous ne pouvons interpréter les failles. La voix des garçons occupant la deuxième partie du roman, nous nous rendons compte combien les enfants rejetés par une mère biologique inconnue, retiennent en leurs entrailles d'insidieuses frustrations, entachant un avenir chancelant sur ses bases.

Ce roman, au style sans complaisance, à l'écriture sobre, devrait être lu par moult parents et ceux qui veulent le devenir, au risque d'essuyer un échec cuisant. Habilement, à travers une fiction convaincante, Marie-Hélène Larochelle a témoigné de l'impuissance à pénétrer dans le cœur d'enfants malmenés par une obscure vie prénatale, impossible à détecter, le désir de certains futurs parents d'aimer un enfant abandonné, leur faisant perdre de vue l'insondable d'une situation malaisée.


Daniil et Vanya, Marie-Hélène Larochelle
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2017, 285 pages

lundi 20 mars 2017

Un homme et le souvenir poignant de son chien *** 1/2

Dans notre page, on a retrouvé un tableau, signé Pyotr Konchalovsky, représentant une fenêtre fermée sur un paysage d'hiver. Devant cette même fenêtre, une table ronde se profile, sa surface soutenant un vase de fleurs et un livre. Si on a contemplé longuement l'ensemble du tableau, évoquant un décor intimiste, c'est parce que les fenêtres et les livres déclenchent en nous une profonde émotion, qu'on n'a jamais su expliquer. On commente le premier roman d'Élie Maure, Le cœur de Berlin.

Il y a quelques semaines, on mentionnait le peu d'intérêt que provoquait en nous un certain genre de livres. Plus nous lisons, plus l'exigence de nos choix s'affirme, d'où notre décision à ne plus parler que de fiction qui en vaut la peine. On épluche les titres, la quatrième de couverture dont le rôle est d'allécher un éventuel lecteur. Cette fois, l'aventure nous a portée loin, vers le premier livre d'un auteur dont le patronyme ne nous a rien révélé sur lui-même.

On va tenter de récapituler l'histoire d'un homme, Simon, cinquantenaire, qui vient de perdre son vieux chien, Berlin. La douleur et la solitude seront si intenses qu'elles le déporteront vers une famille avec laquelle, pour des raisons obscures, il a coupé les liens. Un père autoritaire, une mère geignarde, deux frères, une sœur. Béatrice. Cinq ans passés en Algérie où le père enseignait. Une enfance tronquée pour Simon et Béatrice, nés à un an d'intervalle. Les deux aînés, plus proches de la réalité quotidienne, nourrie par la tyrannie du père, se remettront sans trop de blessures apparentes de cette escapade dans un pays alors sous domination française. Depuis, tous se sont perdus de vue, le père est mort dans les bras de sa fille, la mère survit dans une résidence. Passé et présent se côtoyant, le lecteur remontera le cours des événements, témoignés par le narrateur qui partage son temps entre la recherche universitaire, l'écriture, et son passe-temps favori, le vélo. Entrecoupé d'aventures sentimentales qui confirment l'ignorance qu'il a des femmes. Peu à peu, nous entrons dans la jeunesse du père, de sa famille, et dans celle de la mère. Sera dénoncé le pouvoir abusif qu'exerçaient des supérieurs d'orphelinats, de couvents, l'avenir d'enfants et d'adolescents traumatisés, ne dépendant que d'adultes bien souvent sans scrupules.

Nous lisons ce roman, telle une enquête menée par un homme de plus en plus exaspéré, perturbé par la disparition de sa sœur. Des bribes de sa vie lui parviendront en pièces détachées, narrées par les uns et les autres, une amie de Béatrice, par ses deux frères. Mais qui détient la vérité ? Personne. Que Béatrice elle-même qui enverra de longues lettres à Simon, rédigées tel un Journal. Elle y relate une histoire qui se veut fictive, griffée d'une brutalité bouleversante. D'une vérité dérangeante, que nous avons peine à imaginer tellement elle met au jour des drames parentaux et fraternels. Les pages décrivant l'Algérie, ses enchantements et ses déboires, se révèlent d'une sensibilité à fleur de sentiments que, seule, une personne ayant vécu sur le continent nord-africain peut souligner... Simon, apprenant les souffrances outrancières, silencieuses, qu'à subies sa sœur, réglera des comptes que la mort de Berlin aura suscités, son maître s'étant imposé des interrogations assourdissantes, muettes. Il se heurtera à un cercle d'injustice, mais qui se déroulant, atténuera les brisures des êtres que nous ne connaissons qu'en surface.

C'est un premier roman remarquable, où l'écriture dense et riche cadence des propos confondants, mettant en valeur la ténacité d'un homme qui, profitant d'un été caniculaire à Montréal, ose se regarder dans les miroirs déformants familiaux et d'autres, défonçant des méandres mensongers entretenus pour se créer des vérités inacceptables. Roman intelligent et lucide, où la poésie narrative adoucit les mœurs dépravées d'hommes et de femmes victimes d'une époque restrictive, elle-même représentative de siècles opprimés, assujettie à une éducation qui ne demandait qu'à exploser hors de sa gangue suffocante...

Cependant, on émet une réserve. On doute que cette histoire d'ordre psychologique soit une première tentative romanesque de la part d'Élie Maure, la maîtrise de l'écriture nous ayant subjuguée, sinon éblouie.


Le cœur de Berlin, Élie Maure
Éditions Les Allusifs, Montréal, 2017, 237 pages

lundi 6 mars 2017

Un détour de quelques jours *** 1/2

Au loin, la barre du jour se montre plus écarlate de minute en minute. De nos fenêtres, on suit son étalement sur l'horizon, dont elle maintient la ligne de démarcation. Frontière sans risque de démantèlement parce qu'elle n'est pas née de l'esprit belliqueux des hommes, mais de la fraternité indissoluble du ciel et de la terre. On commente le roman de Ronald White, Nathalie ne vit plus ici.

L'histoire se déroule en cinq semaines, narrée par Charlotte, mariée à Simon Genest, mère de deux jeunes enfants. Pendant la nuit, alors qu'elle ne peut dormir, elle se remémore Nathalie, qui a semé bien de mauvaises herbes dans un jardin où en apparence ne poussait aucune fleur empoisonnée. Métaphore qu'on utilise pour donner un aperçu du drame qui couve, à l'insu de Charlotte qui n'a rien vu venir, amoureuse d'un mari attentionné, qui élève son garçon et sa fille dans un foyer équilibré et conventionnel. Simon, qui travaille dans une firme internationale, rêve de posséder un nouveau camion pour aller au bureau. Ce camion coûtant très cher, sans le consentement de Charlotte, il loue une chambre de leur condo à Nathalie, une ancienne copine de cégep, qu'il a retrouvée à la suite d'une entrevue à la télévision. Charlotte sera informée de sa décision la veille où la jeune femme, inconnue d'elle, doit aménager chez eux. Elle accepte mal cette intrusion mais elle essaie d'entretenir un climat de bonne entente. Peu à peu, Nathalie se révèle une femme déséquilibrée de qui le couple sait peu de choses. Célibataire, sans enfants, infirmière, s'est-elle présentée, alors qu'elle est en instance de divorce, mère de deux petites filles. À la suite d'un examen psychiatrique, la garde lui en a été enlevée. Elle s'est enfuie de Sherbrooke, ville où elle résidait, pour s'éloigner d'un mari autoritaire, d'un psychiatre qui lui soumet un traitement duquel elle doute de l'efficacité.


C'est au fil des jours qui passent, que Charlotte et Simon se révèleront à leur tour sous leur vrai jour. Charlotte travaille dans un ministère, à aucun moment elle n'a mis en doute l'amour de son mari pour elle et leurs enfants. L'envers de cette vie, semblable à celle de beaucoup de couples, n'a pas la couleur du temps qui s'écoule, uniforme, teintée d'un ciel d'orage. En partie responsable des événements qui s'ensuivent, Nathalie, malgré ses crises de profonde angoisse, découvrira le pot aux roses. N'étant pas la femme qu'elle prétend être, un étau intolérable se resserre  autour de sa personne, sa famille, son ex, son psychiatre l'ayant retracée. Seul, un vieux monsieur, pour survivre, s'est épris de sa jeunesse. Révélations qui s'accumulent et dans lesquelles se reflètera la part sombre de Simon Genest, qui, sous un abord inoffensif, a manipulé son épouse Charlotte, trahi sa confiance. Celle-ci ne demandait qu'un peu de bonheur, qu'une parcelle de tendresse et, soudain, il ne reste plus rien. Que de jeunes êtres abîmés, que le cadavre d'une jeune femme qui avait saisi la personnalité trouble de Simon Genest. Complexité de Nathalie, oscillant entre l'innocence et la perversité, pensant que l'attrait du sexe et de l'argent la sauverait d'une dégradation qu'elle ne pouvait éviter, la réalité lui échappant, entrecoupée de douloureuses migraines. Secouée de tremblements nerveux qui la désemparent.

Le monde est ainsi fait que l'auteur, Ronald White, en a tiré une histoire émouvante, presque triste, où les victimes sont des femmes si peu aptes à lutter contre une apparente inertie sournoise. Femmes adultes, fillettes impubères, livrées obscurément à l'hypocrisie d'un homme en qui elles avaient cru, comme on croit à un ciel bleu qui, brusquement, s'assombrit, déverse son eau cinglante sur des épaules vêtues de teintes estivales. Le roman, morcelé de nombreux dialogues percutants, apprend au lecteur que toute vérité, quoi que nous en pensons, est salutaire à démystifier. Le désengagement forcé de Charlotte, la mort de Nathalie, les mensonges de Simon, apportent une dimension dérangeante à un récit qui, dans une vie normale, aurait dû se terminer dans une harmonieuse amitié à trois. Charlotte se serait endormie au lieu de faire le procès d'un homme, lisse comme la surface trompeuse  d'un lac. 


Nathalie ne vit plus ici, Ronald White
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2016, 185 pages


lundi 20 février 2017

Et si on lisait ce qui en vaut la peine ? ****

Janvier est en déroute, février court après un semblant de printemps. On souhaite des éclats de soleil, rutilants et chauds. Un avant-goût de vert sur la palette de la nature. On n'aime pas la neige, on aime la vie qui chante dans le gosier des oiseaux, dans le murmure de la canopée du parc. On commente le sixième recueil de nouvelles de Jean-Paul Beaumier, Et si on avait un autre chien ?

Il en est des nouvelliers comme des romanciers, certains nous séduisent, certains nous indiffèrent. Cependant, on reconnaît que la nouvelle est un art difficile à traiter. Peu d'écrivains qui en tâtent sont aptes à en aborder l'écriture sans risquer de se perdre dans leur bavardage. Des nouvelliers comme Andrée Chedid, Annie Saumont, Françoise Sagan, pour ne nommer que ces trois-là, se retrouvent peu souvent sous notre regard critique. Il ne s'agit pas de faire court mais d'aller à l'essentiel, quitte à recourir aux non-dits. Cette abstinence, perçue entre les lignes, le lecteur sait l'interpréter, il est accessoire de tout divulguer, la fin d'une histoire s'ouvrant parfois tel un éventail. Pour ces raisons et d'autres qu'on tait, on s'est réjouie de la lecture du dernier recueil de Jean-Paul Beaumier. L'auteur utilise les ingrédients nécessaires à écourter des textes savoureux, sans y ajouter d'oiseux superlatifs qui alourdiraient les propos qu'il offre généreusement au lecteur. Son souci, par le truchement de la voix masculine de son personnage principal, est de nous faire part de son exigence à dépeindre la vie quotidienne, ses joies, ses déboires. Ici, le narrateur est accompagné d'une femme prénommée Suzanne, Valérie ou Mireille. Elle se campe, solide, réaliste, tempérant les humeurs, plutôt maussades, d'un nouvellier fictif, qui use d'humour pour dissimuler son agacement. On a l'impression que cette femme témoigne de l'effritement des sentiments qui unissent leur couple depuis de nombreuses années. Elle se révèle dans l'ordinaire du quotidien, cependant indispensable. Lui, se retranche dans la fiction, assurant en quelque sorte sa survie. La nouvelle, titrée La bibliothèque, confirme son évasion dans une mort hypothétique. Autre nouvelle qui convainc le narrateur de son désir de solitude, Dénouement. Il se balade seul sur la plage, exaspéré d'une semaine de vacances imposée par sa conjointe. Exaspéré aussi par un texte duquel il ne parvient pas à poursuivre le cheminement. Il s'interroge sur la finalité de sa fiction quand il aperçoit une jeune femme parcourant la plage, jouant avec son chien. Il ne l'approche pas, elle ne le fuit pas, elle disparaît, creusant sa marque dans le sable, que le remous des vagues effacera. Subtilité de la relation amoureuse qu'on a savourée dans le texte, on pourrait dire silencieux, intitulé L'autre rive. Le narrateur fait revenir son ex-compagne dans leur chalet pour lui faire admirer son dernier livre qui vient de sortir en librairie. Désarroi, incompréhension d'elle, qui veut fuir ce qu'elle a déjà quitté.

Ces dix-neuf nouvelles ne peuvent toutes être citées, bien qu'elles le mériteraient. Quelques-unes ne tiennent qu'au fil palpable du souvenir comme dans Un trouble, grand. Beaumier démontre une fois encore son talent à manier l'art difficile de la synthèse. Il en va de même pour la fiction, Dans les circonstances. On aime la trame qui symbolise l'ensemble du recueil. Agitation et figement en parallèle. À quoi ça rime ? se déguste en ce sens. Lui, feuillette un dictionnaire, elle, tricote un chandail. Chacun retranché dans ses réflexions, tous deux au bord du drame. L'ironie se démarque lorsqu'un professeur de littérature doit faire face à la séduction provocatrice de l'une de ses étudiantes, Séduisez-moi. Plus grave, le ton décrivant une action sans retour possible, Nuit sans lune. Plus contemplatif, le ton polissant un esthétisme détaillé, Supertone. 

Il y a encore la mort du chien, Utopie, emblème attrayant qui raccorde les nouvelles entre elles. Renoue des liens défaillants entre les protagonistes. Maintenant que les enfants, Laure et Vincent, ont grandi, quitté la demeure familiale, faut-il qu'un chien, non pas les remplace, mais compense la vacuité que leur départ a suscité, sillonne les ornières vulnérables du temps qui passe, bouscule l'ennui qui, peu à peu, ronge un homme et une femme s'emmurant chacun dans ses obsessions ? Se détournant du mystère grafignant les relations amoureuses, refusant de se contempler dans le miroir de leur déni. Ils conviendraient alors qu'un chien s'avère de bonne compagnie, que l'être humain a sa place dans un espace fait de tolérance, de tendresse, d'humilité.


À lire, pour apprécier la beauté de ces fictions, comme on l'a fait soi-même, tout en se délectant du regard méticuleux, rigoureux, de Jean-Paul Beaumier, observant la marche boiteuse de ses semblables. À partir de ces failles, l'écrivain conçoit des histoires apparemment banales, mais qui dénoncent la conduite d'individus quand rien ne va plus, tel le jeu dangereux de la roulette russe, se hasardant à celui, plus modéré de la vie.


Et si on avait un autre chien ? Jean-Paul Beaumier
Éditions Druide, Montréal, 2017, 160 pages



dimanche 5 février 2017

Requiem pour un avocat *** 1/2

On n'est pas comme Juliette Gréco, qui haïssait les dimanches. On les aime pour le repos qu'ils nous procurent, pour le farniente qu'ils créent dans nos agissements, pour la lenteur qu'on reconquiert durant quelques heures. Les dimanches sont comme la goutte d'eau dans un océan d'illusions, le frisson du vent sur un lac de platitudes. On pourrait faire mieux, on ne fait rien, on ne pense surtout pas, on attend le lundi en se lamentant. On parle du livre d'Antoine Brea, Récit d'un avocat.

On ne connaissait pas cet écrivain que grâce à son éditeur, on a découvert en lisant son dernier opus. Le titre, sobre et rationnel, ne nous invitait pas à nous introduire dans l'histoire d'un homme qui, à la suite de péripéties survenues environ une année plus tôt, démontre avec moult détails, que l'honnêteté professionnelle, pas mieux que le goût de la perfection, ne s'avèrent des vertus suffisantes pour ébranler les barrières d'ordres établis. Bien que cet homme, atteint de problèmes mentaux, ait toujours su maîtriser son handicap envers la société.


Le drame, dépeint brièvement par l'écrivain, mentionne au lecteur le crime commis sur la personne d'une jeune femme de vingt-cinq ans, Annie B., aide soignante, d'origine alsacienne. Enlevée par deux immigrants kurdes, Ahmet A. et Unwer K., elle avait été violée, brûlée vive, dans une forêt du Jura. Fait divers authentique commis dans la nuit du 8 et 9 juillet 1994.

Cette affaire sordide, l'avocat la décrira minutieusement avant de se résigner au pire. À la suite d'une rencontre avec une vieille dame richissime, qui a pris en une amicale pitié Ahmet A., détenu à la prison Centrale de Clairvaux, elle demande à son interlocuteur de mettre au clair les complications administratives, inhérentes à la condition d'étranger de Ahmet A., d'influencer sa libération conditionnelle.

Le narrateur nous tient en haleine dès qu'il fait la connaissance de cet homme, apprécié du personnel carcéral, des codétenus. Depuis sa réclusion, le criminiel se montre docile, réfractaire à tout acte de rébellion. Exemplaire, il serait donc équitable que son sort de prisonnier soit adouci, sa sanction révisée. Mais s'y opposant, Ahmet A. surprendra son avocat par l'opiniâtreté à vouloir expier sa peine dans les conditions imposées deux décennies plus tôt.

Plus on pénètre dans ce récit invraisemblable, plus la lecture devient passionnante. L'étau se resserre certes, mais subjuguée par les rouages ténébreux d'un système judiciaire gangrené, on suit cet homme dans ses déboires professionnels, sa personnalité fragile s'aggravant jusqu'au dénouement final. Fatal. Vie insipide d'un avocat, condamné à des amours trébuchantes, astreint à dénouer des dossiers autant ennuyeux que l'est son quotidien.

Récit bouleversant se révélant à travers des chapitres séquentiels, une écriture élégante, un style concis, empreint d'une nostalgie maladive. Écriture un peu désuète comme l'avocat agissant dans une dimension qui n'est plus tout à fait sa réalité propre, qu'il accepte sans très bien la comprendre et surtout sans n'y pouvoir rien. L'écrivain Antoine Brea, qui exerce lui-même, sous un autre nom, la profession d'avocat, pose discrètement au lecteur une pléiade de questions que nous ne pouvons résoudre sans risquer de nous retrouver au bout d'une corde...

Histoire à lire, pour apprendre à ne pas céder aux mécanismes outranciers et trompeurs d'une justice aux plateaux instables. Mais de s'interroger sur les problématiques du milieu judiciaire et carcéral, sur les mesures drastiques en prison.


Récit d'un avocat, Antoine Brea
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2016, 120 pages





mardi 24 janvier 2017

Entre sorcières et humains *** 1/2

Il est des nuits comme des journées, actives ou paresseuses. On dort, on ne dort pas, le sommeil, lui aussi, impose ses trêves. Faites de joies ou de peines, comme si les émotions ne savaient se contenter de la lumière du ciel. On ressasse des événements sans importance, on devrait mentionner des faits divers, la mémoire exacerbée les affublant du costume usé d'une époque révolue. On commente le roman de Nancy Vickers, Maldoror.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les histoires de cette auteure généreuse ne nous accablent pas des problèmes sociétaux actuels. Elle nous emporte sans transition aucune dans des lieux où sévissent d'étranges personnages, des femmes principalement, qui ont pris en main leur destinée d'anges ou de démons. C'est le cas ici où, dans un village intemporel, Maldoror, un musicien de génie, mondialement célèbre, Vlad Vamberger, après avoir donné un concert, s'éprend d'une jeune fille au prénom insolite, Immaculée. Elle est l'enfant de la sorcière et peintre ésotérique, Vanessa. Cette dernière pressent que sa fille a été conçue lors d'une soirée vaudou, en Haïti. Le père, elle ne sait plus, mais il est évident que le musicien la trouble, lui rappelle un homme qui a pratiqué sur elle des rites dont elle ignorait alors la puissance. Vanessa s'entoure d'une cour d'oiseaux qui prennent la parole, de chats qui interviennent dans les moments cruciaux. Animaux qu'elle vénère au même titre que la mort inexpliquée de sa meilleure amie, Séverine, la hante. Ses tableaux s'animent, accusent, se rebiffent. À la suite de son mariage avec Vlad, sa fille, Immaculée, donnera naissance à des jumeaux, une fille et un garçon, Trinité et Océan, qui lui coûteront la vie. Inconsolable, Vlad repartira en tournée, ses enfants seront confiés aux bons soins de Vanessa et des nourrices. C'est dans cette atmosphère quelque peu repliée, hétéroclite, que les jumeaux d'Immaculée grandiront, devenant eux-mêmes des adolescents empêtrés dans une éducation surannée, influencée par leur grand-mère que, plus tard, après le décès de leur père, ils refuseront de rencontrer, l'accusant de maléfices à leur endroit.

Le destin inusité de ces personnages marginaux serait banal si leur aventure personnelle n'était pas dictée par les agissements troublants des jumeaux qui s'éprennent l'un de l'autre, essaient d'invoquer en leur savoir musical, la dernière œuvre de leur père, qu'il n'a pas eu le loisir de terminer avant sa mort. Justiciers l'un de l'autre, ils s'imposeront des contraintes amoureuses pour que l'enfant de la musique renaisse dans la future naissance de leur fille. Amalgame des relations incestueuses entre le stryge de Vlad, Trinité et Océan, que Vanessa surveillera de loin, son pouvoir de sorcière la faisant pénétrer dans un futur angoissant et déstabilisant. On ne révélera pas toutes les péripéties animant ce roman, cela serait impossible, les cartes du tarot dévoilant le drame qui se prépare, inévitable, le feront en notre nom. Le feu, synonyme de passion, bien souvent de destruction, conclura une fiction qu'on n'a pas l'habitude de savourer parmi nos pérégrinations littéraires. Il suffit de faire confiance à l'imagination fertile de l'écrivaine, Nancy Vickers, qui, elle, ne craint pas les représailles de divines sorcières pour avoir dénoué, avec talent et originalité, leurs intrigues manigancées entre vivants et morts.

À lire, pour se faire une idée de mondes inaccessibles, qui, semblables à des horizons parallèles, terre et mer, finissent par atteindre les humains que nous sommes, tels les dieux, jadis, ne manquaient pas de se masquer pour mieux nous atteindre. Au fond de nous-même, on s'interroge sur l'identité des protagonistes que Nancy Vickers dirige avec doigté, habile metteure en scène. Ne sont-il pas issus d'un rêve éveillé ou d'une improbable rencontre avec des êtres évanescents, ne souhaitant que retourner dans leurs limbes insondables ?


Maldoror, Nancy Vickers,
Éditions David, Ottawa, 2016, 250 pages







 

dimanche 8 janvier 2017

Un été d'apprentissage ***1/2

À la mi-juin, elle nous annonce fièrement qu'elle a trouvé l'amour de sa vie. On la félicite, on connaît les épreuves qu'elle a traversées. On sait aussi qu'elle n'est plus très jeune. Hier, elle nous revient, le visage ravagé, les yeux rougis par trop de larmes versées. Elle nous apprend, le souffle court, que l'homme qu'elle aimait l'a lâchement quittée. On ne sait quoi dire, on éprouve une colère sourde envers cet homme qui a brisé le cœur d'une femme amoureuse. On a lu le roman de Carole Massé, La gouffre.

Nous sommes en 1951, au Québec. Un été à Baie-Saint-Paul. Estelle, quatorze ans, vit avec ses deux tantes, célibataires, indépendantes avant l'heure. La jeune fille aime aller se balader en vélo près de la rivière La Gouffre, elle y trouve le calme et apprécie le charme des lieux. Mais cet après-midi-là, une surprise l'attend sous la forme étourdissante d'une jeune femme qui, pour des raisons inconnues, apparait à Estelle. Elle s'appelle Gloria, se dit danseuse, raconte à l'adolescente ce qu'elle espère de la vie. Après quelques heures de gloire dans un cabaret de Montréal, célèbre à l'époque, Gloria rêve d'entreprendre une carrière à Hollywood. En attendant que ses projets se concrétisent, il faut vivre, et Gloria sera embauchée comme cuisinière à la ferme d'Émile, homme débonnaire dont le portrait nous a touchée. Ses deux fils, Louis et Jacques, gèrent la ferme du mieux qu'ils peuvent, chacun entretenant des illusions, l'un sur le passé d'une guerre mal digérée, l'autre sur l'avenir loin de la ferme. L'arrivée de Gloria sera le prétexte à mettre en évidence les refoulements de chacun et, surtout, à nous faire découvrir les sentiments farouches d'Estelle envers Gloria, quand elle apprendra que cette dernière y travaille.

L'intrigue, évidemment, ne s'arrête pas au chambardement que créera la beauté sensuelle de Gloria, sa personnalité rebelle de femme autonome, encore moins au mystère dont elle s'est pourvue pour mieux séduire son entourage dont Estelle s'avère le pivot. À quatorze ans, l'admiration portée sur autrui se révèle une passion juvénile, qui imprègne une existence encore en l'état de cocon. Le sujet de fascination devient mentor, ce que Gloria représentera pour la jeune fille quand, des années plus tard, celle-ci relatera cette histoire de cœur abîmé par une femme qui, elle, accomplira ses ambitions de jeunesse. La fiction, bellement narrée par Carole Massé, dont nous reconnaissons l'infaillible talent d'écrivaine, nous fait part en même temps du changement politico-social qui s'opère lentement au Québec. À travers Estelle, sa profession de costumière, l'effervescence qui bouleverse les projets inattendus des divers protagonistes, toujours témoignés par Estelle qui, telle Zazie, a vieilli.

Roman de l'apprentissage des sentiments humains, de leur joie, de leur peine, de leurs contradictions. De la fin de la naïveté mais aussi de la fidélité trouble ressentie envers un être inaccessible, qui ne nous quitte jamais malgré l'éloignement. Inévitablement, la mort rôde, pèse et chagrine, sans que la vie en soit altérée, le lot d'un pays, d'un être humain, étant d'avancer vers des lendemains salvateurs. On a aimé cette histoire superbement décrite au niveau simplement humain, le cœur des hommes et des femmes palpitant au-delà de ses capacités quand un événement improbable survient durant un été. Le soleil, la chaleur, le crissement des insectes, les ciels criblés de myriades d'étoiles, cisèleraient-ils le souvenir que nous gardons de quelques semaines hors du quotidien ? Évanescent, tels nos yeux intérieurs déforment une réalité consacrée à l'exagération de nos sensations. Il en est ainsi en chacun et chacune, nous vivons par procuration, ne voulant pas déserter tout à fait le paradis des vertes années. Estelle, estropiée de l'âme, entraîne le lecteur dans une fureur de vivre, propre aux êtres épris d'un idéal surgissant de toutes les rivières bouillonnantes, de tous les étés vacanciers.

Simplicité de l'écriture poétique de Carole Massé, subtile approche psychologique, le ton accélère son rythme en même temps que les personnages regardent loin devant eux, que les années noires du Québec se grisaillent, se diluent derrière elles. Juste équilibre du temps qui passe, qui s'effiloche dans des embardées nécessaires à rassembler des morceaux du puzzle, comme le fait Estelle avec des morceaux de tissu, qui consolident son talent de costumière, ce qu'elle ignore encore...


La Gouffre, Carole Massé
XYZ éditeur, Montréal, 2016, 380 pages