lundi 13 novembre 2017

Au pays des haïkus et des cerisiers en fleur ****

On est rentrée d'un court séjour dans une autre province. L'amie qui nous a reçue, belle et généreuse, nous a rappelé que loin de chez soi, la vie charrie des teintes différentes, tout aussi séduisantes. Les habitudes s'estompent, les couchers et levers du corps se moulent à l'imprévu, les journées faisant place à l'insouciance. On remercie notre amie N. de tant de sollicitude. On commente le récit de Danielle Dubé, Ciel de Kyoto.

Voyage étourdissant que celui de cette écrivaine, reconnue pour son talent et son amour de l'écriture. Carnet rédigé lors d'une escapade de trois semaines au Japon avec dix femmes québécoises. Toutes appartenant à la grande famille du livre. Le récit se compose en étapes successives, décrivant au lecteur une civilisation autrefois repliée sur ses traditions six fois millénaires, qui a su, plus qu'un autre État, s'amalgamer rapidement au modernisme. Il n'est pas simple, au vingt et unième siècle, de bannir tout ce qui fait l'esthétisme culturel et folklorique d'un pays dissemblable de ce que le regard contemple journellement. Danielle Dubé et ses compagnes nous emportent dès le premier jour, à Hiroshima, ville martyre, ville ignée par la folie des hommes. C'était le 6 août 1945. Fin d'une guerre mais aussi d'une époque. Le Japon, épuisé, humilié, s'ouvrait au monde. Sur l'île de Miyajima, la narratrice se remémore une légende amoureuse, comme pour alléger le douloureux malaise ressenti à Hiroshima. L'île est sacrée, l'île des dieux. Les voyageuses y passeront une nuit puis feront escale à Kyoto, but intrinsèque de leur voyage. Là s'épanouira le charme du récit, les descriptions poétiques des cerisiers en fleur, des dragons, du bouddha, des jardins zen. L'évocation de la littérature japonaise féminine, tel Le dit du Gengi, attribué au XIe siècle à Murasaki Shikibu, dame de la cour impériale de Kyoto, nous a enchantée. Rivale incontestée de l'écrivaine, elle aussi du XIe siècle, Sei-Shonagon, auteure de l'admirable joyau, Les notes de l'oreiller. Plus proche de notre savoir, l'homme et l'écrivain Yukio Mishima, intransigeant conservateur qui, ne pouvant se dissocier de l'Empire, se suicidera. Hara-kiri, et décapitation exigée. Nous sommes en 1970. Les temps ont changé, l'œuvre minimaliste d'Aki Shimazaki, filigranée, dénoue ses intrigues, vacillant entre le Japon moderne et celui traditionnel, souvenances estompées de personnes âgées...

Nous poursuivons le voyage toujours en compagnie des dix femmes et de leurs guides. Partout, les temples. Les jardins zen, c'est la beauté pure, nous confie Danielle Dubé, le regard rempli de ravissement. La nourriture aussi prend beaucoup d'importance durant ce périple, les commensales  sont gourmandes, tant des pierres historiques que de traditions culinaires. Sont aussi nommés des écrivains contemporains, québécois ou francophones, seule l'œuvre compte dans ce monde qui a su reconquérir la paix et la sagesse. Le voyage n'est-il pas littéraire ? Nous abordons les chemins du passé que les dix femmes empruntent pour se fixer sur le présent d'un archipel qui a su défier le mal mais aussi s'en méfier. Un chat rôde la nuit, quand la narratrice se promène près de l'hôtel qu'elle partage avec ses comparses. Chaque anecdote tire son importance de l'étrangeté que nous donnons à un détail inusité. Évocation du Kyoto impérial, déambulation dans le quartier Gion, l'ombre des geishas s'y infiltre, mais n'est-ce pas le poids du silence qui crée cette impression théâtrale, nous ramenant sans cesse à l'histoire tragique des guerres de palais, « de clans et de classes sociales », s'interroge la narratrice, marquant parfois une pause pour ruminer quelque révolte intérieure, prenant la défense des femmes japonaises de l'époque, pas mieux loties que les femmes occidentales. Qu'elles soient l'épouse de l'empereur leur accorde peu de privilèges, elles se taisent, subissent les favorites de leur illustre époux. Civilisation raffinée et cruelle quand il s'agit de rendre justice honorable aux femmes. Ces femmes qui déambulent dans la tête d'une écrivaine contemporaine, leur rôle se limitant à n'être que courtisanes parce que bafouées, se prêtant malgré elles à la soumission exigée par le maître des lieux. On connait ce langage comportemental encore en vigueur dans plusieurs pays orientaux.

Toujours se reflète dans ce voyage aux mille surprises, l'optimisme rarement ébranlé de la narratrice qui n'est autre que Danielle Dubé. Indépendante, il lui arrive de s'écarter de l'influence touristique, de se remémorer, au long des pages, sa mère décédée des mois plus tôt. Cette mère, discrète et lucide, invite sa fille à la découverte du monde, de sa beauté disparate, ayant deviné en l'enfant un esprit rebelle, qui ne se suffira jamais du paysage où se déroulent les années familiales. Il faut déserter le cocon maternel, le tenir au chaud pour contrer la solitude, l'angoisse. Plus tard, il sera toujours secourable de s'y blottir. La mère, évoquée avec une tendresse inimitable, ramène le lecteur au sein du récit, enrichi de la lumineuse mais brève présence du compagnon qui attend le retour d'une Ulysse partie défier le chant d'autres sirènes...

Le voyage se terminera parsemé de magnifiques haïkus, entrecoupant le récit, jalonnant des paysages reliés entre eux comme des ponts, ces ponts existant pour se donner rendez-vous dans une maison de thé. Des dames paisibles préparent cette cérémonie ancestrale, qui n'est pas sans nous rappeler l'univers feutré du roman Shogun, signé James Clavell. Pouvons-nous traverser les rues bordées de cerisiers en fleur sans qu'interfère le visage désespéré de Madame Butterfly, geisha au destin pathétique ? Enfin, direction Nara, première capitale de l'Empire du Japon, nous renseigne l'écrivaine. Visite d'un temple bouddhiste, visite du cimetière local, entretenu comme un jardin. Le visage de la mère fait partie de ce moment méditatif où sa fille la convoque, tel un événement naturel. Il y aura toujours cet étonnement  recueilli qui transcende un voyage ordinaire, quand nous nous laissons aller aux plaisirs surprenants de ce pays luxuriant, charriant peu d'affinités avec notre civilisation.

Dans ce livre aux saveurs exotiques — comment dire autrement ? —, on a aimé que Danielle Dubé ne parle d'elle-même que par bribes intenses et reconnaissantes. L'écriture, dense, se prête à la réflexion, jamais ce voyage ne nous a semblé touristique mais porté par une authenticité solaire, bannissant la superficialité de celui ou celle qui regarde sans ne voir grand-chose. L'écrivaine aguerrie observe, nous initie aux mœurs d'un peuple insulaire ne se montrant que masqué, se prêtant peu à la curiosité impudique du chaland de passage. Théâtre nô. Ne faut-il pas tout mériter ? L'art du haïku enrichit la narration, jamais ne la déconcentre de son point de gravité. Danielle Dubé nous apprend beaucoup avec une générosité sans pareille de ce pays paradoxal duquel elle n'est pas tout à fait revenue, nous avoue-t-elle. Mais rassurée de se retrouver, sereine, entre son compagnon et ses chattes. Face au lac sans commencement ni fin. Récit à lire absolument pour se rendre compte qu'un voyage à un bout du monde peut s'avérer une aventure intelligente, hors des sentiers battus, hors des convenances frontalières. Il suffit de se mesurer quelques semaines à la discrétion épique de la mémoire japonaise, à suivre dix femmes qui, chacune à sa manière, rapportent des fragments d'un pays oscillant entre le vertige du monde occidental, celui plus effarant d'une civilisation forte et fragile, comme la splendeur des cerisiers en fleur, éternel point de repère quand leurs pétales se déversent sur les kimonos des femmes, sur les pierres, sous la pluie ou le soleil, pour savourer le plaisir rare d'une magistrale, presque mystique, contemplation.

Une seule réserve. On aurait apprécié un glossaire, regroupant certains vocables japonais, que le lecteur ignore.


Ciel de Kyoto, Danielle Dubé
Lévesque Éditeur
Collection « Carnets d'écrivains », dirigée par Robert Lalonde
Montréal, 2017, 194 pages

lundi 30 octobre 2017

Sous le signe de la passion théâtrale *** 1/2

On aime le soleil, la peau brunit sous ses rayons ardents. Les pelouses, les arbres, les fleurs. La vivacité de l'eau enchante notre regard. On se dit que là est la vie, qu'elle est verte et non blanche comme le symbolise la neige et son paysage endormi jusqu'au printemps prochain. Faisant la part des choses, aimant Montréal, on attend, sans rechigner, que la verdure renaisse, refleurisse. On commente le roman de Laurette Laurin, Se prendre au jeu. 

L'histoire est une exaltation passagère sur fond de répétition théâtrale. Sentiment ardent qui se suffit à lui-même pour mieux dévorer ceux et celles sur qui la passion tombe sans crier gare. C'est lors de la dernière représentation d'une pièce dramatique que Margot et Stefano — étant désignés par lui et elle, on les cite du prénom des héros qu'ils ont incarnés —se rendent compte à quel point ils sont attachés l'un à l'autre. Chacun de son côté est marié depuis vingt ans, sont parents, il n'est pas question de changer quoi que  ce soit à la bonne entente qui les lie à leur partenaire. Lui, Stefano, est architecte, elle, Margot, journaliste, qui se balade d'un congrès à un colloque. Le théâtre s'avère un passe-temps agréable, qui comble ce manque que les personnages créés par d'illustres dramaturges rassasient. Après s'être avoué leur attirance réciproque, une soirée à arpenter les rues de la ville, main dans la main, ils se séparent, retournent à leurs habitudes. Mais plus forte que les conventions, leur attirance va semer le trouble et le doute dans leur esprit rationnel. Ils échangent des courriels, essaient de concocter un rendez-vous à travers leurs occupations professionnelles, qui ne blessera personne. Ils y parviennent bien que de plus en plus ils sont aux prises avec un désir amoureux qu'ils ne veulent pas assouvir, lui et elle n'ayant jamais trompé son partenaire. Ainsi commence une danse animale, primaire, parce que instinctive, les décisions de l'esprit méthodique narguant les nécessités du corps épris. Jeu dangereux qui n'ira qu'en s'exacerbant, il faut que la chair exulte, chantait Jacques Brel.

Roman axé sur l'amour impossible entre un homme et une femme qui, surpris par tant d'années attelées à la fidélité sacrée du mariage, s'interrogent sur l'incapacité de vivre pleinement une relation qui ne sera qu'un exutoire à leurs insatisfactions maritales. Ce que laisse entendre Margot qui se remémore sa vie de jeune fille, son besoin d'hommes quand elle découvre les exigences du corps, le sien étant plus que désirable. Un brin de nymphomanie l'emporte dans de volcaniques étreintes quand Stefano deviendra enfin son amant. L'un et l'autre affamés, le temps qui s'égrène hors d'eux les entrave dans une bulle aux parois fragiles, tous deux ménageant prudemment une part de leur existence à laquelle ils tiennent, telle une bouée de secours, nécessaire, seyant à leur âge mûr qu'ils ne partageront pas ensemble, ils le savent.

Des extraits de chansons, des poèmes, des citations enrichissent le récit qui, nous le devinons, ne pourra que se terminer dans la lassitude obligée des corps, Margot devant réparer les promesses bafouées envers son époux, celui-ci obnubilé par les corps à remettre sur pied. Les cœurs, serait plus juste, il les ouvre, les rafistole, les referme. Alors qu'il ignore les frustrations du cœur de son épouse. Lui faisant confiance, comme si ce sentiment se déployait dans l'indifférence qu'instaurent trop souvent des décennies de vie conjugale. Comme au théâtre, nous devons nous satisfaire d'un instant d'illusion, ce que ne manqueront pas de faire Margot et Stefano avant de se prendre à leur propre jeu. Cependant, tous les jeux se terminent plus ou moins rudement, sans qu'il n'y ait forcément un gagnant et un perdant.

Fiction où les sens occupent une place privilégiée, l'amour interdit se défendant d'être au rendez-vous. Il est ailleurs, sur ce qu'ils ont bâti, se leurrent Margot et Stefano, qui, au fond de leur conscience, craignent le renouveau, ce printemps tardif duquel nous reconnaissons les prémices, prenant plaisir à inventer une saison inhabituelle. Les corps font de même, ils s'éveillent de vingt ans d'endormissement, libérés de l'attrait trompeur des souvenirs. On s'est délectée de ce récit aux allures parfois conventionnelles, le désir ne se pointe-t-il pas chaque fois qu'une rencontre due au hasard nous secoue de ses turbulences improbables ? Ce désir propre à innover une histoire d'amour d'avance avortée qui n'aurait rien à voir avec les individus que nous sommes... L'écriture dynamique, pour ne pas dire fougueuse, qu'emprunte Laurette Laurin, témoigne d'une histoire élaborée sur un ton impudique et sensuel, que nous retrouvons rarement dans la littérature actuelle. Histoire érotique bien plus divertissante que ce qu'on a lu récemment. Il y a un abandon réjouissant du langage s'amalgamant avec la personnalité bouillonnante des deux protagonistes, ces derniers réduisant leur délectation physique, leur refoulement moral, à "lui" et "elle", le "tu" réflexif l'emportant plus rarement sur le cheminement fatal de ce couple qui, sans préambules, s'est pris au jeu d'un bonheur illusoire. Mais l'illusion passionnelle n'est-elle pas une forme théâtrale du bonheur ?


Se prendre au jeu, Laurette Laurin
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2017, 260 pages

lundi 16 octobre 2017

Les pions du cinquantième étage ***

Il faut tristement se rendre à l'évidence. À travers l'histoire officielle, ce ne sont jamais les athées, ni les agnostiques, qui ont saccagé le monde de leur fanatisme, mais les trois grandes religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l'islam. Pourtant, ne prônent-elles pas la tolérance, la bonté, la générosité envers leurs semblables ? La désertion de ces religions dans leur propre désert ne donne-t-elle pas raison aux libres-penseurs ? On a lu le roman d'Éric de Belleval, Libre-échange.

Roman qui se détache de la production littéraire de l'automne, ce que de temps à autre on apprécie. Point de sentiments exacerbés, dénonçant quelque contrariété du cœur et de l'âme, bien au contraire. Le narrateur, Alan Schwartz, nous propulse dans une aventure où les hommes ne vivent que pour défendre les intérêts de la Beta Gold Corporation, compagnie minière aux nombreuses succursales dont l'une tente de s'arroger les droits exclusifs au Venezuela. Bras droit incontesté du numéro un, il se verra confronté à lui-même, à ses doutes, quand un nouveau président, brillant et despote, fera de lui son subordonné plutôt que l'homme jusque-là indispensable aux rouages pernicieux de la compagnie. Lucide, Schwartz devra se rendre à l'évidence, le président s'est entouré d'une suite qui tient peu compte de ce qu'il représente au sein de la société. Ombre se déplaçant au rythme effréné des événements parfois surréalistes qui prennent le pas sur l'honnêteté morale que nous n'attendons plus de la part d'une poignée de dirigeants se dévorant les uns les autres. Eux-mêmes sont des ombres qui s'agitent silencieusement, se méfiant de leurs semblables, sous l'indifférence arrogante du président qui les mène où bon lui semble.

L'histoire est sombre dans tous les sens du terme. Deux personnages, proches du président, s'en détachent, qui inquiètent Schwartz, le narguent de leur subite ascendance dans la hiérarchie du numéro un, au point qu'il fera son enquête pour savoir d'où ils viennent. Aucune réponse ne le satisfaisant, il devra subir leur présence, entre Toronto et Caracas, subir les sarcasmes de l'un, les moqueries de l'une, jeune femme acerbe, ambitieuse, ne cédant en rien aux incertitudes de son collègue quand il essaiera de connaître ses intentions professionnelles. Des pions servent le jeu de ces infatigables partenaires qui ne détiennent qu'une aura fulgurante, selon le rôle qui leur est attribué. Ils se croisent, s'interpellent sans qu'un soupçon de sincérité les valorise. Seuls les hantent une possible défaite professionnelle, l'oubli humiliant de celui qui s'avérait irremplaçable, aux côtés d'un président indifférent, ennuyé de tout ce qui échappe à sa vigilance, pour ne pas dire aux faillites de l'être humain quand il se sent déstabilisé. C'est avec ce sentiment d'insécurité soudaine que le narrateur traversera l'histoire et les rouages de la compagnie dont il n'est pas innocent. Culpabilité tardive, il s'en défend, mais le mécanisme bien huilé de ses années prospères rouillent et grincent tant dans sa tête fatiguée que dans ses moyens de se sortir de ce faux pas, qu'il juge inadéquat avec celui qu'il a toujours été : draconien et arriviste. Ne s'est-il pas perçu comme étant le prochain président de la BG, attendant son heure comme on attend la récompense à quelque service rendu. L'histoire, peu à peu, se décompose entre la réussite des uns, l'échec des autres. Il faut bien trouver des coupables, les êtres faibles n'ayant pas leur place dans ce bras de fer entre deux hommes, dont l'un devra s'avouer vaincu, mâché inexorablement par une machine aux mâchoires voraces, dévoreuse d'hommes, qui ne pardonne aucune faute, ni aucun travers.

Le récit se raconte peu, malgré son fracas psychologique, il est d'ordre presque intimiste, enclin à aller et venir dans les allées semées des ronces empoisonnées du pouvoir. Symbolisée par un homme incrédule, la parole s'inscrit en des non-dits suspicieux, en des clins d'œil assassins, distillant des aliénations où la justice croise le fer avec le journalisme, inséparables l'un de l'autre. Le président n'aura qu'à conclure, Schwartz qu'à poursuivre son champ d'illusions quand le terrain sera débarrassé des intrus qui encombraient sa route, zigzagant, le lecteur le devine, vers de prochaines rumeurs dévastatrices. Entre-temps, Caracas s'est entendu avec Toronto, les embûches se sont clairsemées.

Roman à l'écriture dynamique, à l'humour autant dévastateur que les secousses infligées aux protagonistes. L'auteur profite de ses expériences professionnelles, celui-ci ayant été, en France, à la tête de plusieurs entreprises durant une vingtaine d'années, a dirigé la Fondation du groupe pétrolier Elf et la Fondation de l'avenir pour la recherche médicale appliquée. Endroit et envers d'un homme qui a choisi l'écriture pour explorer l'âme humaine, ses profondeurs partagées entre ses contradictions, comme nous le faisons tous. On se souvient d'avoir commenté son précédent roman Reportages sous influence, dont le brin d'humanité nous avait touchée, se révélant plus efficient que le refus d'aimer, pour dépeindre les outrances qui gouvernent l'ensemble des sociétés à grande échelle internationale. On pense aux compagnies pharmaceutiques dont les exactions ne sont plus à dénoncer, chacun connaissant les enjeux empiriques de cet autre cinquantième étage.

Libre-échange, Éric de Belleval
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2017, 185 pages

lundi 2 octobre 2017

Une année sauvage dans la vie de Fergus *** 1/2

Récemment, on a assisté à la volte-face d'une amie, dévorée par un homme qu'elle aimait et qui prétendait l'aimer aussi. Il la traitait comme aucune femme n'aurait accepté de se laisser manipuler. On a assisté à ce jeu de la séduction pendant plusieurs mois, jusqu'au jour où notre amie a enfin vu clair sur les intentions de cet homme indigne. On a respiré un grand coup puis, ensemble, nous avons éclaté de rire, toute lucidité retrouvée. On commente le roman de Jaunay Clan, Fergus, année sauvage.

Il n'est pas simple de relater les faits quotidiens qui se déroulent dans un centre pour enfants et adolescents, handicapés mentaux. En toile de fond, l'auteur laisse filtrer leur incapacité à s'extérioriser, sinon par le langage des signes, par des cris et le refus de parler. C'est le cas de Fergus Flanagan qui, ne trouvant pas dans sa famille une ambiance qui lui convienne, a décidé de se taire depuis sa naissance. Sa mère est une extravagante attentionnée à son fils asocial, son père, un éminent savant, son frère aîné, surexcité, passionné de moto, lui aussi peu adapté aux normes d'une société figée dans ses habitudes contraignantes. Depuis sept ans, Fergus est pensionné au centre Beauséjour, dans le sud de la France. Il s'est lié d'amitié avec un adolescent révolté, qui ne survit que grâce aux livres, surnommé Grain de riz. Nous assistons aussi à la remise en question des éducateurs, qui s'interrogent sur la manière d'enseigner quoi que ce soit à ces inadaptés turbulents. Cette année devra figurer dans les annales du centre : les éducateurs, aidés d'une nouvelle psychologue, renverront dans leur famille les adolescents aptes à séjourner loin de Beauséjour et de ses murs protecteurs. Fergus s'exprimera là-dessus lorsqu'il apprendra qu'il est du nombre de ce projet. « Dans ces moments, Beauséjour devient une île où l'on s'allume comme des feux, et quand on a trouvé un endroit où tout ce qui couve en soi peut s'allumer, il ne faut pas l'abandonner. » Discours que Fergus ne formule jamais, il a toujours été réfractaire au langage clair et banal des éducateurs, surtout celui du psychologue. Grain de riz lui a offert un carnet dans lequel il essaie de mentionner ce qu'il ressent, contrairement à son camarade qui s'exprime en de paraboliques et métaphoriques citations, souvent transcendées par Fergus qui ne peut se défaire de l'emprise bienfaisante de Grain de riz. Cela se renouvellera quand, après un loufoque spectacle de fin d'année scolaire, Fergus aperçoit ses parents dans l'assistance, accompagnés de Frany, le frère aîné tant aimé, insoumis au monde bancal du jeune adolescent. Ce soir-là, se déclenche en Frany, un élan de compassion envers Fergus, à qui il propose de faire un tour à moto, à toute allure. Tour à moto qui vaudra au lecteur quelques pages poétiques, Fergus ne pouvant relater à son frère, les sensations qui l'animent. « Dans le monde de Fergus, la réalité se manifeste au gré de fragiles circonstances et s'épuise rapidement. » Pour faire comprendre à son frère qu'il est heureux, il danse sous la lune, ses mouvements maladroits remplaçant émotivement les mots qu'il se refuse de prononcer.

Ainsi, jour après jour, nuit après nuit, les deux se confondant, Fergus et ses amis témoigneront de la difficulté d'être et de s'impliquer : se concentrer sur un match de foot face à l'équipe adverse, se présenter devant la nouvelle psychologue qui essaie de démonter les fragiles protections de Fergus, tramées derrière une barrière murée de son entêtement à épaissir ses silences. Écrire une rédaction sur les vacances passées dans la famille. Seul, compte le refuge avec Grain de riz sous l'escalier, à disserter sur l'instant présent, ces enfants-adolescents étant incapables de se projeter dans une autre dimension, comme si l'avenir s'avérait la parodie d'un monde extraterrestre. Ils ne connaissent qu'une histoire, celle de Moby Dick, narrée par leur professeur de français et d'histoire. Mais savent-ils qui est Achab ? se questionne amèrement le vieux Jacob qui, inlassablement, leur lit des extraits du chef-d'œuvre de Herman Melville. Entre des scènes parfois drôles et grinçantes, parfois irrationnelles, défilent dans la tête de Fergus des souvenirs d'enfance partagés avec ses parents et son frère. C'est comme une existence qu'il s'invente, embellie de la tendresse salvatrice de sa mère, protégée de la compréhension de son père, plongé dans la recherche sur les neutrons. Frany, déjà, se défile, échappe à l'ordre familial. De ce passé hypothétique, de ce présent tissé de l'amitié de Grain de riz, que jamais personne ne visite, les mois s'ajustent les uns aux autres avec leur lot de moisissure avant que l'année scolaire se termine sur un drame inévitable...

On a l'impression que sept années se sont écoulées avant que l'histoire soit relatée, ce que nous apprenons à la fin du récit. Tout se révélant flou et discordant parmi les pensionnaires de Beauséjour, on ne peut jurer de ce qu'on avance, préférant nous en tenir à des suppositions. Ces enfants-adolescents sont-ils autistes ? Atteints du syndrome d'Asperger ? Comment savoir, le lecteur ayant peu d'indices parsemés par l'écrivain, Jaunay Clan. À ces agissements délirants s'harmonise une écriture lyrique qui, sans l'avoir été, n'apporterait peut-être pas cette touche d'irréalité et de poésie sensitive dans la vie trépidante de ces jeunes marginaux, pas plus que ne seraient mises en lumière les incertitudes morales dont sont victimes leurs éducateurs.

Roman qu'on a lu à petites doses réflexives, l'auteur ayant voulu, semble-t-il, nous imprégner d'un univers qui n'a aucun sens rationnel au regard blasé de nos semblables. L'autisme, nous le savons, est une maladie encore mal dégrossie, où ne pas être compris s'avère un signe de génie, comme le prétend Fergus dès le premier chapitre séquentiel. Ne cherchons pas à déceler ce qui se dessine hors de notre monde fabriqué de nos échappées communes, faisons confiance aux asociaux qui détiennent peut-être l'arme pacifique d'un monde futur, privilégié pour quelques-uns d'entre les mortels. « Investis de tous les prodiges [ ... ] ».

Fergus, année sauvage, Jaunay Clan
Éditions Les Allusifs, Montréal, 2017, 196 pages


lundi 11 septembre 2017

Des siècles et les mêmes hommes ****

Il a plu pendant cinq jours d'affilée. On a affronté ce déluge en observant le ciel qui ne se décidait pas à disperser ses nuages pour faire place à un soupçon de lumière bleue. Puis, soudain, ce fut comme un coup d'épée dans la légende de Siegfried, jeune héros de la mythologie scandinave, qui tua le redoutable dragon, Fafnir. Le ciel se fit tendre et généreux. On commente les nouvelles de Roland Bourneuf, L'étranger dans la montagne.

D'un livre à l'autre, des auteurs nous surprennent. Nous enchantent ou nous déçoivent. D'autres nous subjuguent sans discontinuer. Des livres s'abreuvent à la spiritualité que nous enfermons en nous et qui, tel le chien fidèle de l'aveugle, guide nos moindres péripéties dans l'espace et le temps. Nous venons d'ailleurs et allons ailleurs, nous rappellent les personnages voyageurs des douze récits de Roland Bourneuf. Un narrateur va d'une ville à une autre, s'attardant dans un musée ou dans un château, reconstruisant la vie hypothétique d'un peintre à peu près inconnu, Le petit tableau hollandais. Ou bien ce même narrateur reconstitue les années solitaires d'une femme esseulée, en pays étranger. Histoire d'Anna. Nous abordons des protagonistes pétris d'un idéal affublé du nom fervent de foi, s'aventurant sur un océan sans aucun points de repères. Seule une fervente et pure croyance les achemine vers un paradis qu'ils créent en eux-mêmes, évitant des écueils redoutables et fatals. Brendan, ou le voyage au paradis. L'intimisme nourrit ces fictions, surgies de quelque mémoire ancestrale ou simplement triées au hasard de destinées, loin de notre époque superficielle. Cette femme, Apula, qui attend paisiblement que son maître meure, se remémore l'esclave qu'elle a été chez des maîtres exigeants et pervers. Ce dernier est bon pour elle, qui sera son ultime regard. La servante. La nouvelle éponyme est fascinante par ce qu'elle reflète, et c'est bien de reflets dont il s'agit quand un père et son fils, arpentant des chemins de montagne avant de rejoindre la ville pour y travailler, secourent un homme qui, lui aussi, doit atteindre le sommet de la montagne où il est attendu. Tout se profile en nuances et si l'homme Jésus n'est jamais nommé, le lecteur devine que ce prophète tant attendu se tient debout devant père et fils, intrigués par sa prestance à la fois humble et enveloppante. L'étranger dans la montagne. Plus loin, dans le train qui le mène à Bruges, le narrateur s'intéresse à une femme, assise près de lui dans le wagon. Ils descendront ensemble, mais l'inconnue évite d'aborder le narrateur même si elle lui manifeste un mystérieux intérêt. L'inconnue du train. Deux pages suffisent au lecteur pour saisir ce que représente la mort d'un oiseau alors qu'un visiteur arpente les jardins d'un château. Texte égaré dans les non-dits et la sensation émouvante, sinon dérangeante, de n'être rien, tandis qu'un chardonneret agonise, empoisonné. La visite du domaine. Deux fictions qui ont pour décor une caserne. L'une dépeint le geste impensable d'une psychologue envers un prisonnier, survivant d'un camp de la mort. L'autre démontre comment une sonate jouée par un nouveau prisonnier peut redonner à des hommes rebelles un semblant de dignité et d'humanité. L'entrevue et La sonate. Ces deux récits, concis, réduits à l'essentiel, témoignent de l'art de la nouvelle mis en valeur par Roland Bourneuf. Le dernier texte ramène dans sa ville méditerranéenne, un homme qui, après des années de déambulation, ne reconnait plus rien de son passé. Tout a été détruit pour être reconstruit. Le voyageur se dirige vers le cimetière où a été enterrée sa famille. Il évoque ses années d'adolescence, son amour pour sa ville, la trahison de ceux qui ont bâti sur les ruines. Évocation d'un homme affligé et déçu, qui ne pense qu'à repartir, tel Ulysse ne reconnaissant plus les siens.

Nouvelles fascinantes d'un écrivain lui-même grand voyageur. Exploration de civilisations dans lesquelles les pas du lecteur dessineront leurs empreintes, les inscrivant dans celles d'un écrivain aguerri aux chemins lisses ou terreux, désertés ou encore habités. Des siècles nous séparent de ces êtres d'antan, mais semblables à ce que nous sommes devenus malgré l'évolution terrestre, ces hommes et ces femmes fatalistes, aveuglés par des dieux d'outre-mémoire. Dans la plupart de ces fictions, la secte christique se profile, qui va changer l'univers humain...

Des nouvelles au style inimitable, à l'écriture généreuse, à lire quand nous doutons des autres et de soi-même. La traversée du temps et de l'espace n'est qu'apparence, qui nous dirige vers des voyages fabuleux. Seule la mémoire entretient ces égarements, nous confirme Roland Bourneuf, notre quête de vérité et d'absolu, depuis nos premières errances à travers les siècles, nous accolant à nos semblables, ne s'avère jamais vaine.


L'étranger dans la montagne, Roland Bourneuf
Les éditions de L'instant même, Québec, 2017, 152 pages

lundi 28 août 2017

Là où il y a des hommes forts et d'autres faibles *** 1/2

Il y a des matins où le monde nous paraît flou et fou, les agissements irrationnels de certaines personnes nous faisant perdre de vue les possibilités de comprendre nos semblables. Pourquoi les relations entre gens civilisés sont-elles si difficiles, voire impossibles ? Faut-il réajuster notre lorgnette ou rêver de reconstruire le monde, celui d'avant l'invention de la roue ? On commente le roman d'Éric Plamondon, Taqawan.

On a toujours eu une préférence pour les romans qui nous apprennent quelque chose, aussi futile soit ce quelque chose. Les états d'âme ne nous suffisent pas, on a renoncé depuis longtemps à perdre notre temps, à courber l'échine sur des propos aléatoires. Nous traversons tous et toutes cet état adolescent, nous devons grandir, tenir compte de nos jeunes expériences. Le roman d'Éric Plamondon, échappant à l'anecdote, nous a ravie et attristée, le drame s'avérant actuel et sans cesse à l'affiche, la frénésie du pouvoir s'acharnant sur des hommes qui ont été réduits à l'esclavage, autrefois les maîtres d'un territoire millénaire. On évoque un peuple perçu à travers l'histoire d'une jeune fille de quinze ans, les Mi'gmaq. Océane a été retrouvée « roulée en boule au milieu des fougères » par le garde-chasse Yves Leclerc. Il se dirigeait vers la rivière pour y pêcher le saumon. À partir du moment où il sauvera l'adolescente, la ramènera chez lui pour la soigner, l'histoire découlera avec beaucoup d'empathie, sans complaisance. Nous apprendrons de quelles injustices sont victimes les Indiens depuis qu'ils sont arrivés sur cette terre de fin du monde, Gespeg, bien avant les Vikings, plus tard Christophe Colomb. L'eau, ici, joue un rôle prépondérant, le saumon traçant la route d'une histoire que nous ne pouvons ignorer. Les Indiens le pêchent avec leurs filets, comme ils piègent l'ours pour leur nourriture et sa fourrure indispensable à leur survie dans une contrée glaciale.

Ce récit qui happe et bouscule le lecteur commence en Gaspésie, le 11 juin 1981. Il met en scène les bourreaux et les victimes habituels, soit ceux qui se croient forts, protégés par leur uniforme et les lois qui s'y rattachent, puis ceux à qui ces hommes ont usurpé la dignité et la fierté par la force d'une époque où la seule vérité revenait aux Blancs. Le roman met en évidence quelques personnages encaqués dans une enfance mal digérée, comme celle de Mario Trudel qui, pour ne plus entendre gueuler sa mère, devient « une police ». Dorénavant, il n'aura plus peur de personne. Autour de ce drame gravitent des êtres qui défendent la cause amérindienne, risquent leur vie pour essayer de rendre ce qui a été confisqué. Une fiction plus personnelle enrichit ce récit entaché d'imposture. L'amour de Caroline Seguette pour Yves Leclerc, enseignante française qui, difficilement, s'habitue au terrible hiver d'un « coin reculé du Québec ». La réelle histoire n'est pas celle de deux êtres issus de continents différents mais celle du saumon quand il remonte la rivière jusqu'au lieu de sa naissance. Il est devenu taqawan après avoir exécuté un long périple en mer. Entre les chapitres consacrés à la cause révoltante des Mi'gmaq, le lecteur se délecte de courtes séquences instructives, comme si le temps passait sans ne rien changer au comportement d'hommes indignes, qui ne pensent qu'à se venger d'un manque intérieur qu'ils ne savent résoudre.

Si on théorise sur ce roman émouvant, c'est qu'on s'estime spectatrice d'événements qu'on observe avec stupeur mais sans vraiment avoir eu l'impression d'en être responsable. On est un peu dans le cas de Caroline Seguette qui, écoutant son amant Yves Leclerc lui narrer de valables arguments sur l'indépendance du Québec, s'oppose à son farouche exposé en le provoquant de manière réaliste, ce qui fait claquer les portes à ce dernier sur le monde extérieur que lui propose Caroline. Être d'ailleurs ouvre des parallèles que parfois il vaut mieux taire, desquels des éléments essentiels nous échappent...

Roman qui nous a conquise à la cause infernale des faibles de ce monde. Maîtres et esclaves, chacun occupant la moitié de la Terre, les crimes se commettant de plus en plus odieux, rien ne servant de leçon humanitaire, surtout pas les guerres, qu'elles soient tribales, régionales ou mondiales. Sujet particulier mettant en relief une crise jamais réglée comme si décimer un peuple apportait une solution au comportement inapproprié d'hommes emprisonnés en eux-mêmes. On pense au retour de militaires inadaptés à tuer leurs semblables sans aucune raison, sinon obéir à des hommes confinés dans l'enclos de leurs propres démons. Subordonnés qui n'osent se remettre en question, si peu ont le courage d'Yves Leclerc qui, ayant démissionné de la GRC, s'est fait garde-chasse, a secouru, au risque d'y laisser sa peau, une adolescente indienne de quinze ans qui, plus tard, apprendra à vivre avec ses souffrances mais se rangera au conseil d'un de ses samaritains : il lui faudra apprendre à exister. N'est-ce pas là le rôle de chacun et chacune, exister en tant qu'individu responsable et respectueux envers toute différence ?


Taqawan, Éric Plamondon
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2017, 222 pages


lundi 14 août 2017

L'éclatement éprouvant des deuils *** 1/2

Chaque livre qu'on reçoit fait fi des congés estivaux. On s'installe du mieux qu'on peut pour s'imprégner de l'histoire qui découle des pages agitées par la brise. On marche vers des paysages différents, celui de l'océan, malgré son vacarme, ayant notre préférence. Parfois, on s'installe confortablement à la terrasse d'un bistrot, autre vacarme. Puis, on porte notre attention sur un travail d'écriture qui a demandé plusieurs mois d'efforts pour aboutir à notre regard critique. On commente le roman de Louise Gaudette, Comme les nuages.

Il suffit qu'une voix se mette en branle pour que les autres leur fassent écho. Dans ce récit, il y en a cinq qui se joindront au deuil d'Élisabeth, qui a perdu sa fille Sofia à la naissance. Deuil d'autant plus éprouvant qu'Élisabeth n'est plus très jeune pour mettre au monde un enfant. Elle n'en désirait pas, la fibre maternelle s'est éveillée en même temps que son amour pour Saul. Comment faire pour alléger une telle douleur et surtout ne pas se culpabiliser, ce que fera la narratrice, ayant subi un avortement à vingt ans. Professeur de taï-chi, elle quittera Montréal pour séjourner à Cape Cod. Fuir sa douleur consolidera son couple, croit-elle, qui, depuis la mort de l'enfant, est ébranlé sur ses bases solides et profondes. Saul, clarinettiste, part en tournée en Europe avec son groupe de klezmer. Il est chargé d'une étrange mission : son père, issu d'une famille juive décimée dans les camps, lui demandera en son nom de visiter Auchwitz. Poids du passé et du présent dans la vie de cet homme qui ne désire que retrouver son épouse, Élisabeth. À Cape Cod, celle-ci a loué un cottage appartenant au vieux Théo, qui, lui, ne se souvient que de sa femme et de sa fille, l'une morte d'un cancer, l'autre dans un accident de voiture. Reprenant ses cours de taï-chi, Élisabeth fera la connaissance de Clara, qui ne sait assumer le bonheur : trop dépendante des hommes qu'elle aime, elle les étouffe. Ancienne danseuse, passablement alcoolique, c'est à la suite d'une imprudence causée par l'alcool, qu'elle a dû mettre un terme à sa carrière prometteuse. Enfin, il y a Sandrine, amie d'enfance, qui, séjournant en Inde, écrit à Élisabeth des lettres reflétant, sans en avoir conscience, la personnalité de cette dernière. Elle jurait ne pas vouloir d'enfant, amoureuse, elle remet en question cette décision, portée autrefois par un esprit indépendant qu'elle dénie depuis sa rencontre avec Peter...

Ces cinq personnages prennent la parole à tour de rôle. Ils s'entrecroisent et nous dévoilent ce qui a été, avant de se complaire dans ce qui n'est plus, mais surtout dans un présent alourdi de relents culpabilisants. Après que le malheur a fait de nous des victimes ostentatoires, clamant à petites doses les folies insouciantes de la jeunesse, comme s'il était de bon ton d'ouvrir les yeux sur soi au moment où s'accomplit ce que nous pensons inéluctable. L'avenir est-il si différent du passé, semble se demander le vieux Théo, qui a eu le courage de renier son fils devenu « un bon à rien », rassuré qu'il est de ne pas savoir s'il est encore en vie. Sur fond de rengaine mélancolique de Leonard Cohen, la vie des uns et des autres évolue, rythmée parfois de fausses notes, toujours en douceur, la révolte s'avérant ici sournoise parce que intérieure. Nous souvenant des nouvelles de Louise Gaudette, Contre toute attente, on se rappelle les murmures et les grommellements plutôt que les lamentations et les cris...

Tout dans cette fiction se rapporte à l'actualité quotidienne, sevrée de faits divers que nous lisons avant de les soustraire à des événements plus graves. Les nuages s'amoncellent, il pleut des larmes, crissent des grincements de dents, il faut attendre des jours lumineux, déjà avivés sous la plume poétique de Louise Gaudette, autant discrète que ses protagonistes. Faut-il minimiser les deuils qui ne s'altèrent pas toujours de leur propre poids ? Au cours de notre lecture, Élisabeth nous a un peu agacée, son obstination à vouloir un enfant se résumant au remords de s'être fait avorter à vingt ans. C'est du moins ce qu'on a ressenti même si on convient que la mort de Sofia a déclenché une part de lucidité en ceux et celles gravitant autour d'Élisabeth. La grâce revient à son amie Sandrine : de l'Inde, elle lui expédie un livre qui l'apaisera. Sandrine, sorte de miroir reflétant Élisabeth, ne répétera pas les mêmes erreurs. Moins passive et surtout s'attardant à de lointains horizons, Sandrine tiendra compte de ce qui la diffère de son amie et bousculera les convenances établies.

Roman intimiste, féminin par excellence, qu'on a lu plaisamment en se disant une fois encore que la tendresse n'a d'égale que perçue sous la plume talentueuse d'écrivaines délicates, craignant heurter la sensibilité de lecteurs et lectrices. De cette fiction, chacun et chacune trouveront suffisamment de repères familiers pour se délecter d'une histoire — on devrait dire cinq — amorcée en filigrane. La vie, la mort, n'inspirent-elles pas des thèmes universels qui ont pour mission d'adoucir nos angoisses les plus imprévisibles ? De revenir à plus d'humilité quand un deuil envahit le bleu de notre ciel, l'assombrissant de nos fractures émotionnelles ? Comme les nuages...


Comme les nuages, Louise Gaudette
Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2017, 140 pages

lundi 24 juillet 2017

Une troisième solitude *** 1/2

Un temps arrive où nous devons remettre les pendules à l'heure. Sans trop regarder au-dessus de notre épaule ce qui a fait et défait notre vie, on mesure ce qui en a valu la peine. Si peu, le reste s'est désagrégé dans les fumées de l'oubli. Aucune nostalgie mais un sourire attendri sur la perte de notre jeunesse. On se dit qu'on aurait pu mieux faire, ne pas commettre les mêmes erreurs. Rien ne sert de leçon, nous le savons, de triste expérience. On a lu le roman de Félicia Mihali, La bien-aimée de Kandahar.

Elle s'appelle Irina, elle est belle, elle a vingt-quatre ans. Elle vit chez chez sa mère roumaine, celle-ci ayant divorcé d'un mari hongrois, puis s'est remariée avec un marin québécois. Sous des dehors affables, Irina est une jeune femme indépendante qui, pour payer ses études de littérature, est serveuse dans un bar. Elle aime la routine de la vie quotidienne, refuse de sortir le soir avec ses amis. Elle relate l'histoire de Yannis, avec qui elle a correspondu lorsqu'une photo de son visage à elle, publiée dans la revue Actualités, est parvenue au sergent canadien Yannis Alexandridis, posté à Kandahar. Photo qui l'a propulsée au rang de cover-girl par un bataillon de soldats. Il lui envoie un message électronique, la félicitant de sa beauté. Ils correspondront jusqu'à la mort de ce dernier. Il faudra qu'il soit tué pour qu'Irina comprenne qu'elle avait fait fausse route avec ce jeune homme, aux lettres angoissées, lui dépeignant la situation sociale du pays, le comportement méfiant des habitants. Questions futiles de la part d'Irina qui, à aucun moment, n'a demandé à son correspondant des précisions sur son rôle personnel en Afghanistan. Pourquoi a-t-il choisi d'aller faire la guerre dans un pays aux mœurs cruelles, déstabilisantes ? Si les questions d'Irina s'avèrent inconsistantes, les lettres de Yannis brillent d'une aura aveugle. Son point de vue est perçu par ses yeux d'étranger, parfois éveillés par la présence de deux Afghans mutés à son service. En réalité, qui est ce peuple ? Pourquoi la haine des talibans ?

Nous devons remonter à l'origine du roman pour saisir les intentions de l'écrivaine. Avant d'en arriver à Yannis et à ses lettres rigoureuses, parfois accablées, elle nous dépeint son amitié à l'école Villa-Maria, avec une fillette hollandaise, Marika. Ensemble, elles créent des pièces de théâtre, mettant en scène Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, qui, en 1642, se sont établis en Nouvelle-France, pour fonder sur l'île « la ville de Marie, une ville mystique ». Épopée particulièrement fascinante, scrutée dans les moindres détails, jusqu'à prédire un sentiment amoureux entre les deux jeunes gens. Ces pans d'histoire s'opposent à une réalité plus moderne, celle de la guerre en Afghanistan qui, en 2007, battait son plein d'illusions sur l'intervention soi-disant salvatrice des Américains. Le désenchantement se fera sentir au fur et à mesure que les lettres de Yannis approfondiront le caractère ombrageux de supposés ennemis.

Récit complexe alimentant le thème de l'incommunicabilité entre les êtres, qu'ils soient d'origine étrangère ou proches de ce que nous sommes. L'erreur d'Irina est celle d'une femme amoureuse qui s'est créé un idéal en la personne de Yannnis, comme elle l'avait fait, adolescente, avec Maisonneuve et Jeanne Mance. Relations interpersonnelles trompeuses qui traversent les siècles, malentendus des temps actuels, déconstruisant une histoire basée sur la mémoire complice de deux fillettes. C'est le choix de Félicia Mihali que ce questionnement sans cesse évoqué à travers une identité aléatoire, avant que de graves malentendus nous interpellent. Faut-il que la mort, ou la séparation, nous fasse réaliser combien nous sommes contraints à affronter des points spécifiques, comme le départ définitif de Marika dans son pays, ou la mort de Yannis survenue lors d'une attaque à la bombe ? Plus jamais Irina ne connaîtra une amitié similaire avec une femme de son âge, pas plus qu'elle n'aimera un autre homme. Mais a-t-elle déjà aimé ? On en doute, ses deux liaisons précédentes n'ayant été que feu de paille...

Ce roman de Félicia Mihali est une réécriture de son récit The Darling of Kandahar, publié chez Linda Leith Publishing, en 2012. Le lecteur effectue un voyage identitaire explicitement narré dans les lettres de Yannis à Irina. Voyage reflétant le passé ordinaire de la narratrice, mais qui sans lui, n'aurait peut-être pas donné voix au sergent Yannis Alexandridis. On devine que l'écrivaine, Roumaine comme son personnage, s'interroge sur les raisons et causes qui rapprochent et séparent deux êtres mais aussi tous les êtres différents de soi. Contrairement au roman d'Alina Dumitrescu, traitant elle aussi de relations identitaires, privilégiant sa famille, Mihali a élargi un inventaire d'hommes et de femmes qui, à un moment instable de leur existence, ont sacrifié leur bien-être pour un exil solitaire qu'ils ont choisi pour nourrir leur foi en des êtres aux « connexions » multiples, dissemblables de ce qu'ils projettent. Sentiment forgé à même des incertitudes, qui nous révèle qu'une troisième solitude, celle de l'immigrant, s'inscrit à tout jamais dans une dimension que nous ne pouvons pas toujours déceler. Le regard sera toujours le regard trouble de Yannis sur les Afghans, celui fantasmé d'Irina quand, à l'école, elle incarnait le rôle de Jeanne Mance.

On a aimé ce récit aux multiples facettes, l'étendue sérieuse de l'écrivaine sur l'élaboration de la Nouvelle-France, l'indifférence affectueuse d'Irina envers sa mère, l'entièreté des sentiments qu'elle éprouve pour Marika, plus tard, pour Yannis. On ne peut s'empêcher de relier tous ces personnages dans une sorte d'ascétisme qu'entretient la foi passive d'Irina, faisant écho à celle de Jeanne Mance qui, elle, a réussi, en compagnie de Paul Chomedey de Maisonneuve, une mission autant dangereuse que celle de mal aimer des êtres à portée de main.


La bien-aimée de Kandahar, Félicia Mihali
Linda Leith Éditions, Montréal, 2016, 170 pages

lundi 10 juillet 2017

Des visages qui en disent long *** 1/2

Le temps estival ressemble à un grand amour qui nous transforme et nous indéfinit. La vie n'est plus la même, on se prend à souhaiter que la saison lumineuse ne finisse jamais. Ce serait comme dans les pays méditerranéens où l'abondance de soleil, la générosité de la nature, nous font oublier que le monde porte en lui ses drames et ses indignités. On parle du numéro 130 de la revue XYZ. La revue de la nouvelle. 

On aime les nouvelles, on ne s'est donc pas privée de se satisfaire à la lecture de ce collectif, dirigé par l'écrivain Jean-Paul Beaumier. On a droit à un thème peu usité, celui de la famille, fictive ou réelle, à partir de photographies, signées Anne-Marie Guérineau. Elles sont inspirantes et les écrivaines, écrivains invités n'ont pas manqué d'imagination. Tous ont pris la liberté de s'inventer un être familial qui aurait fait preuve d'originalité en se taillant une place prépondérante dans le sein  d'hommes et de femmes charriés dans le flot mouvant de leur existence. L'absence se fait mystère angoissant ou ludique. Le texte de Gaëtan Brulotte, Fierté de famille, ouvre judicieusement cet album de famille, en nous présentant une photo de groupe sur laquelle il se penche, confiant au lecteur avoir renié ces êtres issus d'un milieu modeste mais courageux. À l'âge ingrat de l'adolescence, qui n'en a pas fait autant, se créant des origines n'ayant aucun rapport avec sa propre réalité ? Tôt ou tard, après qu'un accident se soit produit, nous revenons de notre prétention affligeante avec remords... Christiane Lahaie, dans sa nouvelle, Il n'est pas venu, aborde la tristesse d'une petite fille qui, fêtant son anniversaire, attend la venue d'un homme qui ne viendra jamais. Catherine, déjà aux prises avec Godot, souffrira du manque de la présence d'un être qu'elle s'est peut-être inventé, qui sait ? Dans un texte bref, La chaise berçante, David Dorais invite le lecteur à suivre l'étrange parcours de Mortimer qui s'assied dans la chaise berçante du grand-père décédé, que personne n'occupe, sinon la contourne. L'enfant a une attirance morbide pour les choses hétéroclites, comme une « fenêtre carrée, opaque en permanence. » Il a un goût immodéré pour la mort... Enfant qui rejoint la fillette mal aimée de l'écrivaine Esther Croft, Béatrice, que, depuis sa naissance, sa mère supporte difficilement alors qu'elle aime ses autres filles, surtout son fils, dernier-né. Béatrice et la mère seront, toute leur vie, témoin et victime d'une indifférence inexplicable, parfois présente dans une fratrie. Il y a l'enfant préféré, pourquoi n'y aurait-il pas l'enfant délaissé parmi ses frères et sœurs, sans pour autant le détester ?

Un collectif aussi talentueux soit-il ne nous permet pas de nous attarder sur tous les textes rassemblés. On le regrette. Par manque de place mais aussi on laisse au lecteur le choix d'aller vers ce qui lui convient. Si la gravité l'emporte face à ces photographies, des auteurs ont privilégié l'humour et la jubilation. Hélène Rioux nous a emmenée vers un rêve prémonitoire, celui qu'elle se crée à partir d'une fausse Andalouse, Lola, qui, profitant de fêtes familiales, se montre, exubérante, dérangeant les tantes et les oncles sous ses accoutrements et son maquillage farfelus, outrageant une époque trop rigide. La jeune narratrice admire cette « cousine par alliance », elle veut lui ressembler, jusqu'au jour où le rêve s'effrite, cruel, au désarroi de la fillette. En quelques lignes, Christine Champagne met en scène une femme âgée, Célesta, constamment attendrie par le regard amoureux d'Émile, son cadet de tant d'années que l'évidence de leur relation saute aux yeux du lecteur avec un étonnant revirement. Une nouvelle signée Sylvie Massicotte nous a particulièrement touchée. La table de chevet. Une femme vient de perdre son mari, Stéphane. Aidée de ses deux adolescents, elle fait le tri de ses affaires personnelles. Elle se souvient avec regret de sa double vie que son mari n'a jamais détectée. Sa vie à lui a été terne, monotone. Le couple rangé, dans sa plus ennuyeuse expression. Les souvenirs de la narratrice affluent sans ne rien chambarder. Cependant, il reste à vider la table de chevet de Stéphane avant que les adolescents ne repartent chez eux... Une fiction qui, au premier abord, ne nous apprend rien de nouveau sur un couple uni depuis des décennies, dont la double vie de l'un n'inquiétait pas l'autre. Pourquoi se séparer quand, sous des apparences trompeuses, l'existence s'avère tranquille et sans risque ? Un récit intitulé Tu pars quand ? sous la plume de Jean-Paul Beaumier, épaissit le mystère existant dans de nombreuses familles ; mystère celé pour ne pas déroger aux réglementations du respect que nous devons à nos proches. La photographie nous montre le doux visage brun d'une jeune fille qui s'appelle Irène. C'est encore un vieil homme qui, sous le point de mourir, révèlera à son fils, attentif à son chevet, qui était Irène. Dans ce recueil, plusieurs auteurs se sont inspirés de l'agonie, du secret étouffé, d'une mise en scène existentielle illusoire qui s'appelle bonheur...

Dans la rubrique " Hors-frontières ", on a été sensible au texte de James Kirkup, écrivain anglais, auteur d'une œuvre prolifique. Sa nouvelle, Le maître du bonsaï, dépeint à travers la démarche d'un vieux Japonais retraité, la création discutable des bonsaïs, arbres miniatures, métaphore étouffante des pieds bandés des Japonaises. On lit entre les lignes la répulsion de James Kirkup pour ce procédé inhumain, considérant les arbres telles des entités vivantes que nous devons laisser se développer comme n'importe quel autre végétal.  Si une fiction très simple souligne l'indignation du narrateur, elle sert de prétexte à une " chute " inattendue, particulière au genre de la nouvelle.

Voici un numéro XYZ très soigné, oscillant entre le grave et le divertissement, qu'impose une panoplie d'écrivains aguerris à l'écriture, la majorité faisant partie du collectif de la rédaction. On ne pouvait donc être happée par une quelconque déception ou par une sensation de manque ou d'inachèvement face à ces magnifiques photographies. On a lu ce recueil, entourée d'arbres et de verdure, de fleurs sauvages. On suggère aux nombreux lecteurs de la revue de se réfugier dans un décor champêtre pour savourer ces douze fictions autant délectables les unes que les autres...


XYZ. La Revue de la nouvelle
Numéro 130, piloté par Jean-Paul Beaumier
Montréal, 2017, 102 pages

lundi 12 juin 2017

Vivre et mourir jeune *** 1/2

Le plaisir d'échanger le sel de la vie avec des êtres qui nous ressemblent et qui demandent peu à l'existence, s'avère une joie jamais démentie. Partager des mots, mais surtout des silences complices qui évitent de trahir la pensée ne correspondant pas toujours à la parole traduite. On est si vite découragée par ceux et celles qui redondent, loin de toute originalité. On parle du roman de Valérie Forgues, Janvier tous les jours.

Janvier n'est pas ici le premier mois de l'année mais le prénom d'un homme de trente-deux ans, décédé d'insuffisance cardiaque due à une malformation coronaire. Il a été l'ami d'enfance et le seul amour de la jeune narratrice, Anaïs, qui se remémore son deuil, elle qui a toujours refusé de prononcer le nom de la maladie de son ami, la camoufle sous la joliesse d'une plante aquatique. Janvier vit au Château avec sa tante Noëlla, maison dont héritera Anaïs quand il ne sera plus de ce monde. Entretemps, la jeune femme aura rompu avec Ovide avec qui elle vivait depuis trois ans, aura connu le déni, puis fui dans un village français, proche de la région parisienne, qui lui permettra de faire le point. Elle a besoin de dépaysement, de miroirs qui ne se présenteront pas à elle, chacun des pensionnaires, peu nombreux, de la maison de Lili, ayant trouvé là un refuge où l'écriture a plein droit. La Seine coule, les journées, les nuits aussi, sans qu'Anaïs ne soit parvenue à se soustraire à sa souffrance qu'elle entretient, refusant de la confier à Lili qui a compris que sa pensionnaire était submergée par plus fort qu'elle, malaise dont elle ne veut pas se libérer. Un jour, passe Philippe, le facteur du village qui sonne à la porte. Anaïs lui ouvrira, ce sera un coup de foudre réciproque, qui mettra plusieurs jours avant de se concrétiser. De cette passade amoureuse, elle se persuadera que Janvier s'est éloigné, sa voix en elle lui suffit.

Les détails de la vie quotidienne hante le récit, écrit dans un style hachuré, comme porté par les sanglots étouffés d'Anaïs. De temps à autre, il est question des pensionnaires. Alejandro qui ne parvient pas à écrire son livre, qui fait de longues marches avec Elena. Kwann, le mari de Lili, de Lili elle-même. Chacun est un personnage que semble s'inventer la narratrice, lui offrant une image fausse de ce qu'elle est véritablement. Le roman s'écrit dans la douleur, oscillant entre son deuil refoulé, son désir de Philippe, qui se manifestera lors d'une fête populaire. Anaïs vit d'excès, tant dans ses lectures que dans ses relations avec les protagonistes, qui peuplent son petit univers provisoire. Du roman qu'elle écrit, nous savons peu. Quand Anaïs évoquera cette période exacerbée, le roman, duquel elle se désintéresse, sera édité à Québec. Avant ce retour dans la maison de Janvier, elle aura été jusqu'au bout de ses délires, de ses passions. De ses acceptations. Philippe sera le moteur de ces non-retours culminants quand il lui remettra un colis rempli de ses écrits d'enfant et de jeune femme. Lettres gribouillées, adressées à Janvier. Il y a toujours un élément déclencheur qui nous met au pied du mur, il est impossible de lui échapper. Ce que comprendra Anaïs un soir d'automne. Elle sublimera, lucide et désespérée, des mois de rejet, pensant les avoir camouflés solidement dans son être, alors qu'ils mûrissaient, surgissaient à tout moment, telle une gifle de laquelle elle se serait protégée d'un geste superflu, d'une parole futile. Tout est ainsi dans cette fiction, griffée d'extraits de livres, tailladée d'une écriture instinctive. Saccadée de replis intérieurs que la narratrice compense par de menus travaux domestiques, ne voulant pas perdre de vue la simplicité du temps qui ne reviendra plus, écoutant sans les mettre à profit les mots salvateurs de Lili, comme ceux de rassurer Noëlla, de retourner au Château, son lieu de repères.

Ce roman de Valérie Forgues assaille le lecteur de sa réalité sensible, d'une connivence perçue après que le drame d'Anaïs nous a bouleversée, confiné dans une bulle où hommes et femmes font preuve de ténacité, l'ampleur du quotidien se limitant à l'importance qui lui est donné. Pouvons-nous concevoir ce qui n'existe que dans la fiction ou devons-nous, un jour ou l'autre, suspendre nos autodéfenses pour les renforcer de nos convictions, s'il est possible d'en avoir ? L'écrivaine nous apporte une réponse que nous captons à travers un style incisif, soutenu par un vagabondage extrême entre la passion de vivre et d'aimer, le refus de mourir dans la représentation de soi, de se contempler dans des prismes inexistants.


Janvier tous les jours, Valérie Forgues
Éditions du Septentrion, collection Hamac
Québec, 2007, 155 pages

lundi 5 juin 2017

Immigrer entre rêve et réalité ***

Vieillir n'est pas si grave quand, sur notre ventre, une pile de livres nous rappelle à notre labeur. Il n'est pas dit que les livres et les manuscrits qu'on révise auront raison de notre amour inconditionnel pour la littérature francophone. Celle-ci ouvre notre esprit sur tous les pays du monde, enchante lecteurs et lectrices qui, de temps à autre, nous font savoir leur contentement de nous lire. On parle du récit d'Alina Dumitrescu, Le cimetière des abeilles. 

Avec ce témoignage, l'écrivaine remet en question le problème identitaire, particulier à celui ou celle qui s'exile pour des raisons bien souvent socio-politiques. Est-ce un choix délibéré ? Pas toujours. Comme un couple qui ne sait plus où il en est, une lassitude s'installe malgré sa volonté de vouloir continuer ensemble. Il en est de même pour un pays, nous ne nous séparons pas d'un être ou d'un lieu sans souhaiter que la vie, pour le mieux, continue. Alina Dumitrescu qui, sous le régime totalitaire de Nicolæ Ceausescu, vivait dans sa campagne roumaine avec sa famille protestante, nous incite à user de cette image convenue. Un goût de la France et de la langue française coulait dans ses veines, écrit-elle. Elle ne résistera pas à ce privilège, profitant que son frère se soit exilé avant elle. Bien sûr, il y a la part de rêve qui donne le courage de fuir, même si nous savons que les rêves s'acheminent, au matin, vers le vide. Le désir de s'évader reste le plus fort, tant pis pour la déception envers le pays convoité. Les premières années à Paris ont une odeur de lessive qui s'infiltre au rythme des coquerelles qu'elle écrase la nuit, pour ne pas que son enfant se rende compte de l'aléatoire qui gruge l'enfance et la blesse. Il est loin le bourdonnement des abeilles de la Roumanie, où la narratrice cachait ses trésors interdits dans les ruches. Il est loin aussi le piano à queue, autre refuge discret pour enfouir les trésors de l'adolescence. Chevauchent des souvenirs mortifères : des enfants qui enterrent toutes sortes d'insectes, une poupée et aussi un chien crevé. Révélation d'un futur qui ne sera pas de hasard, ni dénué de réalisme, les démarches administratives de l'émigration s'avérant humiliantes. La narratrice n'épargne aucun méfait au lecteur quand elle se remémore des fonctionnaires alcooliques, lui imposant des formalités absurdes, eux, se targuant d'un pouvoir de pacotille qui leur permet d'exiger un troc sordide, tels les effets personnels de la jeune femme, qui éprouve la sensation impuissante d'être volée, en échange d'un passeport formulé en trois langues.

La langue est le fil conducteur de ce récit troublant, oscillant entre l'imaginaire et la réalité. Il faut s'adapter à un monde inconnu, enrubanné d'un mystère trompeur. Lente distanciation qui dissout la personnalité même de celui ou de celle qui doit se plier aux contraintes d'un pays qui n'est pas encore le sien, remiser loin de soi les attractions du pays de l'enfance et de l'adolescence. On n'émigre pas sans tenir les doigts serrés autour de ce qui se dénoue, soit les années passées à souhaiter autre chose qui nous convient davantage. En lisant ce témoignage, on a souvent eu l'impression d'entrer dans le feutrage de lieux acquis à force de convictions mais aussi d'amertume, pour ne pas dire de déconvenue. La langue maternelle s'efface lentement, surtout quand l'enfant témoigne de son incapacité à suivre les directives d'une mère qui transmet l'écho d'une ascendance désormais fragilisée, ombrée par un présent s'empêtrant dans les vestiges d'un ailleurs devenu inexistant. L'auteure ne manque pas de nous faire part des exigences que nous devons à nos semblables, et à soi-même, quand le pays d'accueil nous reçoit chaleureusement. Un prix fort est toujours à payer quand il s'agit de s'inventer une liberté qui n'appartient qu'à soi, celle des autres ayant un relent de méfiance. Ce qui importe est de rester un laps de temps indéterminé, ce que l'immigrant ignore, dans le nouveau pays, pour acquérir une identité un peu bancale mais honorable.

Témoignage émouvant, sensible, que le récit d'Alina Dumitrescu. Des fresques d'acceptation, de doutes, de révolte, traversent l'écriture, forgeant des plans séquentiels. Soutenus par l'humour et la gravité, ils nous enseignent que l'adoption, d'un pays ou d'un être, n'est jamais tout à fait délibérée. Mais qui devenons-nous si nous devenons quelqu'un d'autre ? Un troisième individu se tournant de temps à autre vers les deux autres, le natif et l'adopté. Qui détient la vérité, le rêve s'étant effrité au long du parcours ? La réponse se trouve peut-être dans les activités accomplies, l'écrivaine vivant depuis vingt-huit ans au Québec.


Le cimetière des abeilles, Alina Dumitrescu
Éditions Triptyque, Montréal, 2016, 190 pages

lundi 29 mai 2017

Refaire un univers quand le nôtre est las de tout *** 1/2

Le prétexte idéal pour ne contrarier personne, nous assure N. en souriant, c'est de mettre l'accent sur le temps qu'il fait. La météo fait l'objet de récriminations ou d'éloges, elle fâche ou ravit. Pendant ce laps de temps à rester neutre, les humeurs changent : ce qui passionnait plus tôt ou inversement, s'est réduit à des considérations sans importance et, surtout, sans aucun intérêt. On commente le premier roman de Sébastien La Rocque, Un parc pour les vivants.

Divisé en trois parties, le récit nous fait entrer à petits pas dans l'univers désenchanté d'une fratrie composée de Marie, Michel et Thomas. Ils ne sont plus tout à fait jeunes, quarantenaires suffisamment lucides pour remettre leur vie en question, comme s'il était encore temps de recommencer sur des bases différentes. Nous pourrions les qualifier d'irresponsables si quelque chose de plus grave, d'innommable peut-être, ne les rongeait en leur intérieur, le vertige de vivre bousculant leurs convictions acquises durant une jeunesse semblable à bien d'autres. L'atmosphère hivernale convient à cette histoire, accentue le malaise régnant, la neige camouflant le désarroi qu'ils laissent rarement percevoir. Deux personnages s'agitent en parallèle, leur ami Mathieu, et le vieil antiquaire, Marin. Nous suivons les protagonistes durant un laps de temps nécessaire à se ressaisir, décider d'un hypothétique avenir, si avenir il y a, pendant qu'ils se posent, tels des équilibristes mal préparés, sur le fil fragile d'une précarité existentielle. En dessous, il y a le vide qui ne cesse de les attirer, chemin chaotique préférable à la monotonie des années passées sur une route lisse et sans horizon.

Marie est mariée, mère de famille, elle ne travaille pas à l'extérieur de chez elle, elle élève ses enfants. Elle dort peu, la nuit elle écrit et analyse ses rêves. Elle est minée par une angoisse maladive due aux occupations quotidiennes qu'elle doit gérer, sans pour autant l'exclure du fourmillement d'une réalité à laquelle elle ne peut échapper. Michel, professeur de littérature en sabbatique, vit dans son grand condo rempli de livres, ne se satisfait pas de ses connaissances, ni des colloques qu'il fuit après les avoir assidûment fréquentés. Thomas exerce des boulots mineurs, ne sait plus s'en contenter, décide de partir à l'aventure, droit devant lui. Mathieu, l'ami de la famille, a été licencié de son entreprise, il n'a d'autre but que de rendre visite à son père qui agonise à l'hôpital. Sa femme est universitaire, peu soucieuse des préoccupations de son mari, diagnostiqué dépressif par son médecin. Marin, qui n'est pas sans nous rappeler Paul Léautaud avec ses nombreux chats et sa demeure brinquebalante, comblée de meubles et d'objets hétéroclites, évoque, avec une nostalgie légitime, l'époque où les gens appréciaient les meubles et objets de qualité. Ces individus se recoupent, ancrés dans un présent aléatoire, recherchant des présences féminines, rencontrées dans des circonstances hasardeuses, qui les rendront peut-être à eux-mêmes. Mathieu a rêvé qu'il frappait une femme, comme pour exorciser un mal étrange qui l'atterre, celui de la méconnaissance de soi. Thomas, fidèle à ce qu'il représente d'instabilité, plongera sans hésitation dans un hiver particulier, sous le signe d'un amour qui se révèlera durant une nuit de solitude. Chacun devient ce qu'il aurait dû être au commencement de tout, renonçant à se détourner d'une possible défaite. Et surtout d'une tricherie qui les aveugle.

Sébastien La Rocque, fils de l'écrivain Gilbert La Rocque, décédé en 1984, nous offre un premier roman grinçant, où l'imaginaire s'amalgame à plusieurs situations, celles que recherchent ses personnages en proie à un courant moderne, exaltés par un désir d'abandon et de redécouvertes, le dernier souffle s'avérant le plus oppressant quand il s'agit de mourir pour renaître. C'est aussi dénoncer les modes du superflu, du jetable, de l'éphémère. De l'infinité de l'altérité quand nous ne possédons plus grand-chose, plus rien à combattre. Roman universel qui nous a touchée par ce qu'il contient de fragile, de froissable, ce vide contre lequel l'écrivain s'insurge, faisant remonter à la surface d'eaux troubles, des pépites qui ne sont plus d'or mais plombées d'artefacts consommatoires, nous certifiant l'inutilité de s'illusionner sur quoi que ce soit. Certes, il y a des semblants de miracles qui feront office de vérité : Thomas, faillible, se dirigeant droit devant lui, se débat contre de vieux démons, ne pensant plus qu'à se vautrer dans les bras d'un amour improbable.

Si le récit, lumineux malgré ses sombres apparences, nous a séduite par son intelligence réaliste, son affront ironique, marqués de métaphores à peine effleurées, on a relevé une poésie satirique, fleurant le bois et ses souches, passerelle inévitable disculpant les méfaits d'une microsociété qui ne fait que piétiner sur un chemin épineux, ne se rendant pas très bien compte que n'existe aucune porte de secours. Une fratrie et ses acolytes qui font une pause parce que essoufflés de s'être attardés aux abords d'un parc fait pour les vivants et non pour ceux, évanescents, que le rêve gouverne et déchire. Des escamoteurs qui n'ont pas leur place dans notre univers matérialiste...


Un parc pour les vivants, Sébastien La Rocque
Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2017, 183 pages


lundi 15 mai 2017

La mort d'un homme et ses embrouilles *** 1/2

À soixante-dix-neuf ans, il nous dit sereinement que n'ayant plus aucun désir, il attend que la mort l'emporte. On est triste pour cet homme, et ami, qui a démontré durant son existence un anticonformisme peu commun, une intelligence au-delà de tout soupçon. Sans famille, sans enfants, son dernier compagnon lui a fait faux bond. Son vieux chien vient de lui tirer sa révérence. On a lu le dernier roman de Max Férandon, Hors saison.

Auteur de qui on a savouré les deux précédents romans. Un humour subtil se propage à travers ses histoires, souvent abracadabrantes mais tellement réalistes que nous pouvons qu'y adhérer, sans nous interroger. Ce troisième opus de Férandon n'échappe pas à notre plaisir de lecture, comme on l'a toujours ressenti en nous attardant à ses personnages, catapultés dans des aventures qui ne manquent pas de sel. Ni de sucre, la douceur minimisant les dégâts que parfois les humains occasionnent, nous ne savons quel maléfice les hante. Ici, tout commence par la mort de Jacques Jodoin, préposé à l'entretien de nuit Au Bonheur de Noël, magasin où se vendent des articles disparates pour décorer les sapins, et d'autres artéfacts qui laissent supposer que Noël dure toute l'année. Si la mort n'était pas aussi triste et définitive, on s'en réjouirait, ce décès nous ayant fait découvrir quelques êtres loufoques et cocasses, habités de leurs démons intérieurs, invisibles. D'abord entre en scène Laurie-Ann, décoratrice depuis cinq ans du magasin, mère d'une fillette de six ans. C'est elle qui, un matin, arrivant au travail, découvre le cadavre de Jodoin. Elle l'aimait bien, il était un peu amoureux d'elle, c'était un malhabile romanesque. Puis intervient Marina Duhaime, lieutenante des enquêtes spéciales, femme énergique, autoritaire, qui a plus de « couilles que la majorité de ses collègues qui n'en ont plus. » Déroutée par cette mort inexplicable, elle se liera à un célèbre cuisinier, Antoine Paradis, reconverti dans la création des repas d'avion. Harcelé par un critique culinaire qui agira dans l'ombre, dissimulant par ce biais un handicap physique. Au cours d'une autre vie, le cuisinier a très bien connu Jacques Jodoin, confie-t-il à l'inspectrice. Celle-ci, non sans ironie, acceptera de l'entendre et même de le consulter pour dénouer cette affaire louche et surprenante, personne ne soupçonnant quelque mystère malveillant entachant la vie de cet homme discret et taciturne. Pourtant, plus nous pénétrons dans cette fiction édifiante, plus se décantent les rêves douteux de tout un chacun. Sinon leur réalité grinçante tellement semblable à la nôtre. Leurs agissements inexplicables. Une histoire d'argent, comme il se doit, un souterrain creusé sous une librairie d'occasion, gérée par un vieil homme malicieux, mettra au jour bien des péripéties, ignorées par les uns, soupçonnées par les autres.

Le récit réjouissant, si plaisant à lire, se déroule à Québec, en octobre. Ville où réside l'auteur, qui nous décrit, poétiquement, les lieux où le décès de Jacques Jodoin prend ses collègues et amis par surprise. Luc Landry, patron du Bonheur de Noël, se serait bien passé de ce drame, lui qui n'aspire qu'à vendre ses produits qu'il achète à bon marché aux États-Unis. Ses ouvriers — ses lutins — qui travaillent à l'entrepôt, s'avèrent des figures marginales au passé inavoué, sans oublier les sœurs jumelles, soudées comme un coquillage à son rocher. Derrière des airs innocents — mais qui n'en use pas ? —, elles tremperont dans cette histoire de tunnel qui donne accès à une pièce inoccupée de la banque voisine. Suspense et humour composent ce roman magnifiquement écrit, l'auteur privilégiant une écriture impressionniste, teintée de dramatiques déboires, qui ont déterminé le rôle de chaque protagoniste. On a aimé le peu de sérieux que le défunt, une fois enterré, inspire à la démarche de l'écrivain, loin de toute prétention à renouveler le genre du polar. Décédé, Jodoin ne rameute personne. S'actionne dans son sillage, une poignée d'hommes et de femmes suffisamment responsables pour prendre en main leur propre existence. Grâce à la ténacité entêtée de Marina Duhaime, au nez fin d'Antoine Paradis, qui révèlera au lecteur le secret d'une omelette raffinée, la mort de Jacques Jodoin sera élucidée. Comme dans tout polar qui se respecte, il y a des coupables que la lieutenante Duhaime s'empressera d'embarquer pour le bien-être de ce petit univers original. L'histoire se clôt avec émotion sur le fleuve Saint-Laurent qui, lui, continue son périple, se moquant des humains, de leurs tentations auxquelles ils finissent par céder, pour se soustraire à leur attirance. À ce sujet, on pense à la citation d'Oscar Wilde que Max Férandon ne doit pas dédaigner...


Hors saison, Max Férandon
Éditions Alto, Québec, 2017, 176 pages


lundi 1 mai 2017

Des histoires qui n'en sont pas tout à fait *** 1/2

Nous apercevant le matin sur Facebook, on nous demande si ce réseau social nous intéresse. On répond qu'on est là pour valoriser la publication de nos critiques, de manière à ce que chacun en profite, auteurs et lecteurs. À part quelques personnes qu'on estime et qu'on salue par un éventuel commentaire, on n'ouvre peu souvent des pages et des pages aux propos ou images amusants. On commente le livre de Jean-Pierre April, Histoires centricoises.

Ce ne sont pas des nouvelles, ni des chroniques, encore moins un roman. Des auteurs nous enchantent en écrivant sobrement, ou en retranscrivant des histoires anciennes, plus ou moins fictives, plus ou moins réelles. Aucune ambition littéraire n'enrichit ces contes, mais une couche d'humour ou de nostalgie, sur fond de vérité, les actualisent alors qu'ils se sont déroulés, il y a longtemps, la mémoire les guidant en notre décennie pour, peut-être, nous rappeler que les humains souffrent de mêmes travers, jouissent de mêmes vertus. Nous n'avons qu'à nous laisser bercer par les agissements de personnages qui, aujourd'hui, se dressent, tels d'encombrants fantômes, chaque fois que nous tournons les pages, évoquant quelques-unes de leurs péripéties.


C'est le cas du livre de l'écrivain aguerri Jean-Pierre April qui, dans un ouvrage précédent, nous avait réjouie de par sa teneur aux relents mélancoliques. Le passé n'est-il pas empreint d'un moment de répit qui ne se renouvellera jamais quand le temps est venu de le soustraire à la poussière de l'oubli ? Ici, sept fables, frôlant le fantastique, entraînent le lecteur vers de fantaisistes destinations, comme la première, Mémère Thibodeau monte au ciel. La vieille femme, entourée de ses nombreux enfants et petits-enfants, n'en finit pas d'agoniser. Son petit-fils, Ti-Pierre, une dizaine d'années, fatigué, se réfugie sans le savoir dans « la pièce à viande froide ». Quelle n'est pas sa surprise, quand il « trébuche sur un grand coffre de bois », d'y retrouver le corps congelé de sa grand-mère. Alors, un dialogue s'établit entre la vieille femme et l'enfant. Elle, rêve de paradis, lui, d'un bicycle. Leur âme, s'évaporant de leur corps épuisé, accomplira un miracle, avant un retour surprenant auprès de la famille, toujours à l'affût de la mort de la grand-mère... Le deuxième récit, émouvant et grinçant, titré Dans le garage, nous plonge dans l'éternel conflit de l'homme pervers, attiré par une adolescente. La jolie Mélanie servira de monnaie d'échange entre son père, entrepreneur, et l'un de ses employés. Le pot aux roses sera découvert par le jeune fils de ce dernier : il n'oubliera pas ce qui s'est déroulé sous ses yeux. Trente ans plus tard, il a renié son père mourant qui, lui, a trahi sa famille et, surtout, a tué l'admiration juvénile qu'enfant il lui vouait.

Si ces deux histoires, on ne peut parler de fiction, donnent le ton du livre, le récit le plus fascinant tant par sa teneur que par ses protagonistes, s'intitule Retrouvailles à Victo. Des décennies plus tard, un homme retrouve une jeune fille qu'il a aimée pendant son adolescence. Entretemps, la jeune fille, Gloria, s'est mariée et un terrible accident l'a handicapée. Avec la connivence de son mari, elle désire que son ancien amoureux l'emporte dans un lieu précis où, autrefois, sous un pommier, ils s'étaient promis un avenir fabuleux. À la suite d'une soirée bien arrosée, Gloria, entrainant son ami sous le pommier, réalisera un rêve étrange et combien érotique. Le fantastique des corps transcende la relation des deux amants, pudiquement dépeinte et portée à son paroxysme grâce au style dépouillé, délicieusement poétique de Jean-Pierre April. Aucune moralité n'ombrage le récit quand, au matin, pour savourer le souhait enfin réalisé de Gloria, tous les trois s'endorment dans le lit conjugal.

Jusque dans le plus dramatique des récits, l'humour se faufile, sauvegardant l'intégrité de ces êtres soumis à des évènements parfois improbables, parfois réalistes. Les années passent, révélant au lecteur une faille dans le cheminement de plusieurs personnages. Le passé, s'inscrivant dans un présent auquel nul n'échappe, rebondit, ses contours lissés par l'écoulement du temps, comme quoi les angles de toute chose, méritent, non le pardon, mais l'indulgence de l'âme. Dans ces narrations, l'âme intervient, réparatrice inspirée des battements du cœur quand il cogne fort dans sa cage charnelle.

On a lu avec délices ces balades dans la vie meurtrie d'hommes, de femmes et d'enfants, imbibés de leur expérience juvénile ou mature. L'impression demeure qu'il était plus simple, en ces années révolues, de supporter ses rancœurs indigestes, de leur faire face, comme si pardonner ou pas se résumait à marcher dans les pas de l'autre sans les effacer pour autant. Histoires universelles parce que propres à l'humain et à son intolérable misère mentale, à sa faculté inébranlable de voir plus loin, patientant, fataliste obligé, que son univers s'étoile d'extravagantes éclaircies.


Histoires centricoises, Jean-Pierre April
Éditions Septentrion, collection Hamac
Québec, 2017, 165 pages

mardi 18 avril 2017

Une maison d'édition en pièces détachées *** 1/2

Le soir, avant de nous endormir, on réfléchit à un thème qui conviendrait à notre introduction. On s'endort, la nuit devient opaque, les ombres s'épaississent, les rêves nous assaillent. Les heures silencieuses nous reposent. Puis, nous réveillant à l'aube, ce qui nous semblait délicieux la veille n'est plus que mots insipides, fades et inutiles. Vanité de la pensée. On commente le deuxième roman de Claude Brisebois, Sous couverture. 

Si la littérature romanesque détient plusieurs rôles, il est de bon ton qu'elle soit parfois divertissante. Même si on fréquente peu le genre, quand il est bien ficelé, on se laisse aller avec plaisir, en la compagnie de personnages qu'il faut prendre au premier degré. Ce qu'on a ressenti en lisant le roman de cette écrivaine qui, avec une histoire rocambolesque, nous tient en haleine du début à la fin de la cinq cent douzième page. On la résume, on ne peut en dévoiler l'intrigue au complet, ce qui serait impossible dans notre peu d'espace accordé à une critique, et qui serait insupportable au lecteur qui n'en demande pas tant de notre part. Jérémie Martin, jeune quarantenaire, brocanteur mais aussi antiquaire, deviendra le propriétaire d'un vieux meuble acquis dans une ferme, don d'un héritage familial. Le meuble renfermera un secret pour le moins inattendu. Alors qu'il l'a démonté pour le rénover, dans un tiroir scellé, Jérémie découvrira des documents révélant l'existence d'une maison d'édition clandestine, qui, au Québec, aurait eu son heure de gloire dans les années cinquante. Plusieurs livres y auraient été publiés, mais où sont-ils aujourd'hui ? Que sont devenus leurs auteurs ? C'est là que l'enquête de Jérémie commence avec l'aide de son assistante efficace, mais terriblement émotive, Solange Généreux, trentenaire. Comme souvent dans ces histoires à saveur de fables, de nombreux personnages s'y démènent, compliquant la tâche de protagonistes bien intentionnés, reconstituant, ici, la trame d'une maison d'édition québécoise condamnée à sa fermeture, ses œuvres jugées trop audacieuses ayant été censurées par l'État et l'Église. Le gouvernement de Maurice Duplessis pesant de tout son poids néfaste. L'éditrice, Élisabeth de Chavigny, Française émigrée au Québec, amie de Jean Cocteau, après avoir entrepris cette fabuleuse aventure mourra dans son manoir, seule, malade, désespérée de son échec.

La partie la plus captivante du roman, c'est quand l'auteure dépeint, pièces à conviction dans les mains de Jérémie et dans d'autres, suspicieuses, de quelle manière archaïque se fabriquait un livre avec le matériel désuet de l'époque. Bien sûr, ceci nous est raconté en alternance avec des intrigues combinatoires, qui conduiront Solange en France pour y chercher dans les dires de leurs familles, d'improbables écrivains ayant publié et séjourné dans la maison d'édition d'Élisabeth de Chavigny, Sous couverture. Solange ira de surprise en surprise, ne s'attendant pas, entre autres épatements, à éprouver une passion passagère pour un neveu de l'éditrice, cinquantenaire, séducteur et charmeur, qui mettra le cœur de Solange à rude épreuve, malgré son amour pour son patron, Jérémie Martin. Si elle cède à son attirance pour le bellâtre, elle n'en reste pas moins lucide et professionnelle. Son retour au Québec sera placé sous le signe des retrouvailles heureuses avec Jérémie. Entretemps, bien des événements se seront déroulés, plus ou moins embrouillés, d'étranges personnages interviendront, comme un vieil antiquaire jouant au chat et à la souris avec Jérémie. Une femme rébarbative qui, pour l'honneur de la famille, refuse de céder le livre écrit par son père. Du suspense bien dosé, des randonnées dans une ferme où l'entre-toit se révèle une cachette imprévisible. Une auteure, ayant publié sous un pseudonyme masculin, compliquera l'enquête du brocanteur et de son assistante. La venue inopinée du neveu, mettant à nouveau le cœur de Solange en émoi. Le récit rebondit sans jamais lasser le lecteur. Nous y trouvons matière suffisante à intéresser celui ou celle qui veut entrer dans une histoire plutôt amusante, mais qui aurait gagné à être resserrée, certains détails étant absolument inutiles, le genre méritant aussi sa part de non-dits.

Roman efficace et réjouissant, à lire l'été ou durant un week-end désœuvré. Ou encore durant une journée printanière pluvieuse. On reconnait que l'auteure, Claude Brisebois, a du souffle. Nullement, au cours de notre lecture, on n'a ressenti un creux de vague d'où il faut remonter avec détermination et talent. On recommande cette fiction pour la légèreté du propos, mais aussi pour se rendre compte à quel point fabriquer un livre a évolué, si l'être humain, lui, est resté fidèle à ce qu'il a toujours été. Vulnérable et faillible sous des dehors placides.


Sous couverture, Claude Brisebois
Éditions Druide, collection « Écarts »
Montréal, 2017, 512 pages

lundi 3 avril 2017

Des jumeaux à l'âme atrophiée *** 1/2

Des livres. On en mange, on en boit, on en digère, on en vomit. On en donne, on n'en vend surtout pas. Les livres sont des envahisseurs qui, comme les chats, vivent leur vie sans se préoccuper de notre présence. Sans les livres, sans les chats, notre vie serait incomplète. Les deux sont complices, ils se permettent des outrances qu'on ne tolérerait de personne. On parle du premier roman de Marie-Hélène Larochelle, Daniil et Vanya.

Ces derniers mois, on s'est lassée des premiers romans. On y a trouvé que des états d'âme décortiqués par de jeunes narratrices qui, bien souvent, nous ont découragée par la banalité répétée de propos convenus. Faut-il faire de la littérature de tout et de rien, surtout de rien ? On en doute. On aime les livres audacieux, menés par des auteurs dont on devine qu'ils iront plus loin. Vers une maturité qui se manifestera au fur et à mesure que les livres s'écriront. C'est donc avec hésitation qu'on a ouvert le premier livre de Marie-Hélène Larochelle, déjà prête à ne lui accorder qu'une lecture distraite. Mais la surprise a été belle, on s'est laissée emporter par les déboires d'un jeune couple qui a adopté des jumeaux, d'origine russe. Daniil et Vanya. Elle, Emma, a dû interrompre une grossesse avancée qui ne lui permet plus d'espérer un deuxième enfant. Son mari, Gregory, désire fonder une famille. Tous les deux sont designers, leur petite compagnie fonctionne à merveille. Responsables, ils ont les moyens financiers d'élever plusieurs enfants.

Dès le voyage d'Emma et de Gregory en Russie, le mystère s'instaure. S'insère dans tous les chapitres, captivant le lecteur, lui donnant l'envie de poursuivre l'aventure de ce jeune couple aux prises avec l'administration russe, bizarrement expéditive en une telle circonstance. Sans chaleur humaine, les jumeaux sont remis aux futurs parents, ne sachant pas ce qui leur arrive. Ils ont seulement quelques mois, insensibles à la joie que partagent Emma et Gregory de se retrouver avec deux enfants alors qu'ils désiraient n'en adopter qu'un... Le voyage dans l'avion, qui les ramène tous les quatre à Toronto, sera perturbé par les pleurs douloureux des jumeaux. À l'hôpital, où ils seront examinés, sera décelé un inexplicable symptôme, révélateur de l'attitude des bébés au départ de la Russie. Emma réalisera très vite que ses garçons ne l'aiment pas, ils n'aiment personne, se suffisent à eux-mêmes. Se ressemblent-ils, nous ne savons trop. Une intense complicité les unit, un attachement viscéral les sépare des adultes, les évènements extérieurs les indiffèrent. L'enfance se maintiendra dans des conditions déconcertantes, ce que ne comprennent pas toujours leurs parents adoptifs. Les enfants s'adaptent mal à ceux de leur âge, au point qu'Emma se fera leur institutrice, refusant de les envoyer à l'école. Intelligents, Daniil et Vanya ingurgitent sans restriction les cours préparés par une mère qui a abandonné sa carrière pour se consacrer à ces deux garçons atypiques. Jusqu'au jour — on est souvent tentée d'utiliser ce terme justifiant la méfiance du lecteur —, jusqu'au jour donc où les enfants, devant se présenter à un examen officiel dans une école, refusent catégoriquement de poursuivre leur éducation solitaire en tête-à-tête avec leur mère qui se fait, il nous faut en convenir, de plus en plus étouffante.

Sous des dehors affables mais rébarbatifs, Daniil et Vanya vivent leur histoire sans ne jamais manifester un brin d'affection envers Gregory et Emma. Ils fuguent, s'isolent dans des lieux insalubres où personne ne peut les retrouver, où personne ne se doute de leurs premiers méfaits. Gregory et Emma reconnaissent que les jumeaux ont un comportement inquiétant, mais chacun, assisté de l'autre, se réfugie dans un déni sournois qui s'avérera catastrophique. Qui sont ces deux adolescents prétendument jumeaux, que savons-nous de leurs parents biologiques ? Pas grand-chose. C'est le médecin de famille de Gregory et d'Emma qui éclaircira bien des mystères qu'Emma, maladivement émotive, jusqu'à la fin, se refusera d'assumer. Cette fin se révélant inévitable.

Faillite du couple, échec d'une adoption hasardeuse. Blessures de part et d'autre, parents et enfants ont joué un rôle qui leur était fatalement attribué. Les uns, prédateurs, les autres, proies. Tous, victimes. Ce roman bouscule les meilleures intentions, remet en cause l'adoption d'enfants desquels, mentalement, émotivement, nous ne pouvons interpréter les failles. La voix des garçons occupant la deuxième partie du roman, nous nous rendons compte combien les enfants rejetés par une mère biologique inconnue, retiennent en leurs entrailles d'insidieuses frustrations, entachant un avenir chancelant sur ses bases.

Ce roman, au style sans complaisance, à l'écriture sobre, devrait être lu par moult parents et ceux qui veulent le devenir, au risque d'essuyer un échec cuisant. Habilement, à travers une fiction convaincante, Marie-Hélène Larochelle a témoigné de l'impuissance à pénétrer dans le cœur d'enfants malmenés par une obscure vie prénatale, impossible à détecter, le désir de certains futurs parents d'aimer un enfant abandonné, leur faisant perdre de vue l'insondable d'une situation malaisée.


Daniil et Vanya, Marie-Hélène Larochelle
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2017, 285 pages

lundi 20 mars 2017

Un homme et le souvenir poignant de son chien *** 1/2

Dans notre page, on a retrouvé un tableau, signé Pyotr Konchalovsky, représentant une fenêtre fermée sur un paysage d'hiver. Devant cette même fenêtre, une table ronde se profile, sa surface soutenant un vase de fleurs et un livre. Si on a contemplé longuement l'ensemble du tableau, évoquant un décor intimiste, c'est parce que les fenêtres et les livres déclenchent en nous une profonde émotion, qu'on n'a jamais su expliquer. On commente le premier roman d'Élie Maure, Le cœur de Berlin.

Il y a quelques semaines, on mentionnait le peu d'intérêt que provoquait en nous un certain genre de livres. Plus nous lisons, plus l'exigence de nos choix s'affirme, d'où notre décision à ne plus parler que de fiction qui en vaut la peine. On épluche les titres, la quatrième de couverture dont le rôle est d'allécher un éventuel lecteur. Cette fois, l'aventure nous a portée loin, vers le premier livre d'un auteur dont le patronyme ne nous a rien révélé sur lui-même.

On va tenter de récapituler l'histoire d'un homme, Simon, cinquantenaire, qui vient de perdre son vieux chien, Berlin. La douleur et la solitude seront si intenses qu'elles le déporteront vers une famille avec laquelle, pour des raisons obscures, il a coupé les liens. Un père autoritaire, une mère geignarde, deux frères, une sœur. Béatrice. Cinq ans passés en Algérie où le père enseignait. Une enfance tronquée pour Simon et Béatrice, nés à un an d'intervalle. Les deux aînés, plus proches de la réalité quotidienne, nourrie par la tyrannie du père, se remettront sans trop de blessures apparentes de cette escapade dans un pays alors sous domination française. Depuis, tous se sont perdus de vue, le père est mort dans les bras de sa fille, la mère survit dans une résidence. Passé et présent se côtoyant, le lecteur remontera le cours des événements, témoignés par le narrateur qui partage son temps entre la recherche universitaire, l'écriture, et son passe-temps favori, le vélo. Entrecoupé d'aventures sentimentales qui confirment l'ignorance qu'il a des femmes. Peu à peu, nous entrons dans la jeunesse du père, de sa famille, et dans celle de la mère. Sera dénoncé le pouvoir abusif qu'exerçaient des supérieurs d'orphelinats, de couvents, l'avenir d'enfants et d'adolescents traumatisés, ne dépendant que d'adultes bien souvent sans scrupules.

Nous lisons ce roman, telle une enquête menée par un homme de plus en plus exaspéré, perturbé par la disparition de sa sœur. Des bribes de sa vie lui parviendront en pièces détachées, narrées par les uns et les autres, une amie de Béatrice, par ses deux frères. Mais qui détient la vérité ? Personne. Que Béatrice elle-même qui enverra de longues lettres à Simon, rédigées tel un Journal. Elle y relate une histoire qui se veut fictive, griffée d'une brutalité bouleversante. D'une vérité dérangeante, que nous avons peine à imaginer tellement elle met au jour des drames parentaux et fraternels. Les pages décrivant l'Algérie, ses enchantements et ses déboires, se révèlent d'une sensibilité à fleur de sentiments que, seule, une personne ayant vécu sur le continent nord-africain peut souligner... Simon, apprenant les souffrances outrancières, silencieuses, qu'à subies sa sœur, réglera des comptes que la mort de Berlin aura suscités, son maître s'étant imposé des interrogations assourdissantes, muettes. Il se heurtera à un cercle d'injustice, mais qui se déroulant, atténuera les brisures des êtres que nous ne connaissons qu'en surface.

C'est un premier roman remarquable, où l'écriture dense et riche cadence des propos confondants, mettant en valeur la ténacité d'un homme qui, profitant d'un été caniculaire à Montréal, ose se regarder dans les miroirs déformants familiaux et d'autres, défonçant des méandres mensongers entretenus pour se créer des vérités inacceptables. Roman intelligent et lucide, où la poésie narrative adoucit les mœurs dépravées d'hommes et de femmes victimes d'une époque restrictive, elle-même représentative de siècles opprimés, assujettie à une éducation qui ne demandait qu'à exploser hors de sa gangue suffocante...

Cependant, on émet une réserve. On doute que cette histoire d'ordre psychologique soit une première tentative romanesque de la part d'Élie Maure, la maîtrise de l'écriture nous ayant subjuguée, sinon éblouie.


Le cœur de Berlin, Élie Maure
Éditions Les Allusifs, Montréal, 2017, 237 pages